Chapitre 3 Quels sont les fondements du commerce international et de l’internationalisation de la production ?

3.1 Objectifs d’apprentissage

Indications complémentaires

  • On s’interrogera sur les déterminants des échanges internationaux de biens et services et de la spécialisation, en partant d’une présentation stylisée des évolutions du commerce international et en faisant référence à la notion d’avantage comparatif.
  • On analysera les avantages et les inconvénients des échanges internationaux pour les producteurs comme pour les consommateurs. On présentera à cette occasion les fondements des politiques protectionnistes et on en montrera les risques.
  • On s’interrogera sur les effets d’une variation des taux de change sur l’économie des pays concernés.
  • On abordera la mondialisation de la production, en s’appuyant sur des données concernant le commerce intrafirme et sur des exemples d’entreprises multinationales.
  • On analysera les choix de localisation des entreprises et leurs stratégies d’internationalisation. On étudiera à cette occasion les principaux déterminants de la division internationale du travail en insistant sur le rôle des coûts et la recherche d’une compétitivité hors prix.

Acquis de Première et Notions

  • Acquis de Première : gains à l’échange.
  • Notions : avantage comparatif, dotation factorielle, libre-échange, protectionnisme, commerce intrafirme, compétitivité prix, compétitivité hors prix, délocalisation, externalisation, firmes multinationales, spécialisation.

3.2 Introduction

En décembre 1899, le bateau à vapeur Manila s’arrima au port de Gênes en Italie et y déchargea sa cargaison de céréales en provenance d’Inde. Le canal de Suez avait ouvert trente ans plus tôt, réduisant considérablement les coûts d’importation des produits de base agricoles en provenance d’Asie du Sud et vendus sur les marchés européens. Les boulangers et les clients italiens étaient ravis de cette baisse des prix. Les agriculteurs italiens, eux, ne l’étaient pas. Après deux mois passés à Gênes, le Manila fit route vers l’ouest. Il transportait 69 personnes dans ses entreponts (c’est-à-dire l’espace du bateau où sont logés ceux qui ont payé le prix le plus faible pour leur voyage), qui abandonnaient leur terre natale en quête d’une vie meilleure aux États-Unis.

technologie
Un procédé transformant un ensemble de matériaux et d’autres facteurs de production, y compris la force de travail et les machines, en production.
intensif en capital
Se dit de l’utilisation d’une plus grande quantité de capital (par exemple, les machines et équipements) par rapport au travail et aux autres facteurs de production.

La baisse des prix des biens importés par le Manila en cette fin du 19e siècle est le résultat d’une double révolution, dans les moyens de transport et dans la production agricole. L’ouverture du canal de Suez, tout comme l’extension du système ferroviaire vers les champs céréaliers d’Amérique du Nord, de la plaine de Russie et des terres agricoles du nord de l’Inde, ainsi que le développement de bateaux à vapeur comme le Manila ont réduit les coûts de transport des céréales vers des marchés lointains. À travers les vastes plaines du Midwest américain, de nouvelles variétés de blé, de nouvelles moissonneuses et semeuses, ainsi que des technologies de drainage améliorées ont contribué à développer une nouvelle forme d’agriculture de pointe, très intensive en capital et parmi les plus productives au monde.

droit de douane
Une taxe sur un bien importé dans un pays.

Dans toute l’Europe, les Parlements et les agences d’État ont cherché à s’adapter au choc produit par le prix des céréales. En France et en Allemagne, les agriculteurs et leurs défenseurs l’ont emporté. Malgré les bénéfices considérables que représentait pour les familles de consommateurs cette baisse du prix des céréales, des droits de douane ont été mis en place pour protéger les revenus des agriculteurs.

importations (M)
Biens et services produits dans le reste du monde et achetés par les ménages, les entreprises et l’État de l’économie domestique.
facteurs de production
Le travail, les machines et équipements (souvent désignés par le capital), les terres et les autres facteurs de production. Voir également : facteur travail, facteur capital.

Le Danemark et quelques autres pays ont apporté une réponse bien différente. Le gouvernement danois a aidé les agriculteurs à passer d’une production céréalière à un élevage laitier, plutôt que de les protéger contre les importations de céréales peu onéreuses. En utilisant ces céréales importées bon marché comme facteurs de production, les agriculteurs ont réagi aux nouvelles incitations de prix : ils ont développé l’élevage et la production de lait, de fromages et d’autres marchandises qu’il n’était pas possible de transporter à bas coût sur de longues distances.

mondialisation
Un processus par lequel les économies du monde entier sont de plus en plus intégrées les unes aux autres, par le biais de frontières nationales plus perméables aux flux de biens, d’investissements, de finance et dans une moindre mesure, de main-d’œuvre. Le terme est parfois utilisé dans un sens plus large et englobe les idées, la culture, voire la diffusion d’épidémies.

Cet exemple historique montre que la tendance de notre monde à devenir de plus en plus interconnecté est en fait ancienne. Pour désigner cette réalité, on parle de mondialisation, soit le processus par lequel les économies du monde entier sont de plus en plus intégrées les unes aux autres, par le biais du commerce de biens et services, mais aussi du mouvement des facteurs de production, celui des hommes et des capitaux.

progrès technique
Un changement de technologie qui réduit la quantité de ressources (travail, machines, terres, énergie, temps) requises pour produire une quantité donnée de production. Voir également : productivité globale des facteurs.
Première et Seconde mondialisation
Deux périodes distinctes de l’intensification de l’intégration de l’économie mondiale : la première s’étend des années antérieures à 1870 jusqu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale en 1914 et la seconde s’étend de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au 21e siècle en cours. Voir également : mondialisation.

L’histoire du Manila date de la Première mondialisation. Mais elle illustre déjà la plupart des problématiques de la mondialisation d’aujourd’hui. C’est le cas par exemple du rôle joué par le progrès technique, notamment dans les transports, mais aussi des conflits qu’elle suscite. Hier comme aujourd’hui, le choc produit par la mondialisation fait des gagnants et des perdants et dessine de nouvelles lignes de fracture : celles-ci opposent moins les riches et les pauvres ou encore les employeurs et les salariés, mais plutôt les producteurs des marchandises mises en concurrence par les échanges internationaux et les acheteurs de ces marchandises désormais vendues meilleur marché (qu’ils soient consommateurs ou producteurs eux-mêmes).

Pourtant, au-delà de ces points communs, on peut souligner deux différences importantes entre la mondialisation d’aujourd’hui et celle du 19e siècle. Tout d’abord, l’accroissement des échanges internationaux de marchandises à partir de la seconde moitié du 20e siècle est sans commune mesure avec le niveau atteint autrefois. L’expérience du journaliste Benjamin Carle, qui a fait le pari de consommer 100 % français pendant neuf mois, nous permet d’en saisir toute l’ampleur : la quasi-totalité des produits que nous utilisons au quotidien vient de l’étranger. Le documentaire « Made in France – L’année où j’ai vécu 100 % français » retrace son expérience.

Du fait de son ampleur, la mondialisation a rendu accessible un nombre considérable de nouveaux biens. Mais une autre différence importante tient à la façon dont les entreprises se sont approprié ce processus, en décomposant leur processus de production à l’échelle internationale.

Ainsi, non seulement notre panier de consommation s’est nettement diversifié grâce au commerce international, en grande partie composé de produits qui viennent de l’autre bout du monde, mais il est de plus en plus fréquent que ces produits aient été fabriqués dans différents pays et donc traversé plusieurs continents avant d’arriver entre nos mains. Un exemple parmi d’autres de ces nouveaux produits mondiaux, pris dans l’alimentation : la crevette grise. Ce petit crustacé était encore un produit de luxe il y a une dizaine d’années. Aujourd’hui, dans une économie mondialisée, on le trouve dans tous les supermarchés à un prix attractif. Mais avant d’arriver dans nos assiettes, la crevette a parcouru plus de 7 000 kilomètres en une dizaine de jours seulement. L’émission Product d’Arte retrace son périple.

3.3 Évolutions du commerce international

Depuis deux siècles, et de façon encore accentuée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, on a assisté à un très fort accroissement du commerce international, mais également à une mutation de ses formes. Dans cette vidéo, l’économiste Sébastien Jean retrace les grandes tendances de l’évolution du commerce international sur la longue durée et dans la période récente.

Le volume des échanges

Le commerce international a connu une très forte croissance ces deux derniers siècles. C’est ce que met clairement en évidence le Graphique 3.1.

Exportations mondiales de marchandises, en % du PIB mondial (1820–2011).

Graphique 3.1 Exportations mondiales de marchandises, en % du PIB mondial (1820–2011).

(1) Appendice I dans Angus Maddison. 1995. Monitoring the World Economy, 1820–1992. Washington, DC: Development Centre of the Organization for Economic Co-operation and Development; (2) Tableau F-5 dans Angus Maddison. 2001. The World Economy: A Millennial Perspective (Development Centre Studies). Paris: Organization for Economic Co-operation and Development; (3) World Trade Organization. 2013. World Trade Report. Geneva: WTO; (4) International Monetary Fund. 2014. World Economic Outlook Database: October 2014. Adapté de la Figure 18.2 de L’équipe Core, L’Économie, 2018. Paris : Eyrolles.

Un taux d’ouverture peut être calculé de différentes manières : le rapport entre les exportations (X) et le PIB [(X ÷ PIB) × 100], comme dans le Graphique 3.1, mais aussi le rapport entre les importations (M) et le PIB [(M ÷ PIB) × 100] ou encore le rapport entre la moyenne des exportations et des importations et le PIB ([(X + M) ÷ 2] ÷ PIB) × 100).

produit intérieur brut (PIB)
Une mesure de la valeur marchande de la production de l’économie à une période donnée.

Ce graphique présente le volume des exportations mondiales de marchandises (excluant les services) exprimé en pourcentage du produit intérieur brut (PIB) mondial. Ce pourcentage est aussi appelé un taux d’ouverture.

Boîte à outils 4 :

Comment calculer, lire et interpréter un coefficient multiplicateur.

Dans un premier temps, entre 1820 et 1913, la part des exportations en pourcentage du PIB a été multipliée par 8, passant de 1 % à 8 %. Cependant, cette tendance a été interrompue entre 1914 et 1945, qui comprenait les deux guerres mondiales et la Grande Dépression. Aussi en 1950, le taux d’ouverture était plus faible (5,5 % du PIB) qu’avant la Première Guerre mondiale. Mais il s’est rapidement rétabli au cours de la prospère période d’après-guerre. La part des exportations de marchandises dans le PIB atteint en effet 10 % en 1973, 17 % en 1998 et 26 % en 2011. À long terme, la tendance est clairement à la hausse, avec une forte accélération à partir des années 90. Depuis deux siècles, le commerce international connaît à la fois une forte progression, mais également des mutations.

La composition des échanges de biens

commerce de marchandises
Commerce de produits tangibles qui traversent physiquement les frontières.

Le commerce de marchandises, parfois appelé commerce de biens, concerne des produits tangibles qui sont physiquement expédiés à travers les frontières par route, rail, eau ou air : on distingue couramment les produits manufacturés, les produits agricoles et les combustibles et produits des industries extractives. Ce type de commerce existe depuis des millénaires. En revanche, la nature des marchandises échangées et les distances parcourues ont radicalement changé.

Tout d’abord, depuis le début du 20e siècle, la part des produits manufacturés dans l’ensemble des produits échangés dans le monde s’accroît. C’est ce qui est mis en évidence dans le Graphique 3.2.

Structure des exportations mondiales de marchandises (1900–2011).

Graphique 3.2 Structure des exportations mondiales de marchandises (1900–2011).

World Trade Organization, World Trade Report 2013 – Factors Shaping the Future of World Trade, 2013.

bien de consommation
Un bien ou un service qui satisfait les besoins des consommateurs sur une courte période.
biens d’équipement
L’ensemble des équipements, bâtiments, matières premières et autres facteurs de productions utilisés dans la production de biens et de services, incluant, le cas échéant, les brevets, ainsi que tout autre type de propriété intellectuelle utilisé. Connu également sous le terme : facteur capital.

Cette tendance s’est encore accélérée à partir du milieu du 20e siècle. Il n’est pas rare de voir mentionné sur les objets que nous utilisons « made in China ». Ce constat est directement lié au poids croissant des produits manufacturés dans les échanges internationaux et reflète une réalité importante du commerce international actuel : l’essor de l’Asie du Sud-Est et de la Chine à partir des années 80 et sa stratégie de croissance tirée par l’exportation de biens de consommation ainsi que de biens d’équipement.

Les mutations sectorielles

D’autre part, la composition des échanges internationaux s’est aussi transformée sous l’effet de la hausse de la part de services dans le commerce international. Contrairement aux biens manufacturés ou aux matières premières, le commerce des services est un phénomène plus récent, bien qu’il existe également depuis des siècles.

Les services qui sont des prestations immatérielles ne sont pas toujours facilement exportables. En effet, nombre d’entre eux sont par nature non stockables : leur production et leur consommation sont simultanées. C’est le cas par exemple des services à la personne (une coupe de cheveux, une séance de kinésithérapie, etc.). Enfin de nombreux services commercialisés viennent en appui du commerce des marchandises, tels les services d’expédition ou les services d’assurance et financiers. Leur exportation s’accroît donc parallèlement à celle des biens manufacturés. Ainsi, la part des services dans le total des biens et services exportés a doublé, passant de 9 % en 1970 à 20 % en 2014 et cette croissance semble encore s’accélérer.1

Les services les plus couramment échangés à travers les frontières sont le tourisme, le transport et les services commerciaux (les services financiers et les conseils juridiques, par exemple). Mais de nos jours, les pays exportent également des services éducatifs (par exemple, des gens voyagent du monde entier pour étudier dans des universités américaines ou européennes), des services de consultation et des services médicaux. L’Inde est devenue un important exportateur de services liés aux logiciels.

Les mutations géographiques

Dans les années 60, les exportations européennes représentaient plus de 45 % des exportations mondiales de marchandises. Les pays d’Amérique du Nord en étaient les seconds plus gros acteurs, réalisant près de 20 % des exportations mondiales de marchandises. Mais à partir des années 80, la géographie des échanges internationaux va profondément se transformer, du fait de l’accroissement de la participation des pays d’Asie : ces derniers réalisaient en effet 40 % des exportations mondiales de marchandises en 2017 contre seulement 15 % en 1980. La Chine en particulier a connu une ascension sans précédent en multipliant par 12 sa part dans les exportations mondiales de marchandises entre ces mêmes dates. Le Graphique 3.3 met en évidence ces mutations à l’œuvre depuis les années 80.

Origine des exportations mondiales de marchandises (1948–2017).

Graphique 3.3 Origine des exportations mondiales de marchandises (1948–2017).

Base de données statistiques de l’Organisation mondiale du commerce.

À l’inverse, les pays européens, d’Amérique du Nord et d’Amérique du Sud et centrale et des Caraïbes ont enregistré une baisse de leur part dans les exportations mondiales de marchandises.

Le coût des échanges internationaux

Boîte à outils 3 :

Comment calculer, lire et interpréter un indice simple ou pondéré.

Les coûts des échanges internationaux de marchandises sont de deux types : les coûts de transport et les droits de douane. Le Graphique 3.4 montre que ces coûts ont très fortement baissé depuis la fin du 19e siècle.

Obstacles au commerce (1870–2000).

Graphique 3.4 Obstacles au commerce (1870–2000).

David S. Jacks, Christopher M. Meissner and Dennis Novy, ‘Trade Booms, Trade Busts, and Trade Costs’, Journal of International Economics 83 (2) (March), pp. 185–201, 2011. Note : présenté sous forme d’indice, avec 1870 = 1. Adapté de la Figure 18.6 de L’équipe Core, L’Économie, 2018. Paris : Eyrolles.

Comment lire ce graphique ? Pour obtenir les valeurs de ce graphique, les coûts totaux du commerce ont été additionnés chaque année pour toutes les grandes économies pour la période de 1870 à 2000. Ils ont ensuite été convertis en indices calculés à partir d’une base égale à 1. Vous avez l’habitude d’analyser des indices base 100, mais la technique de lecture est exactement la même.

Les coûts commerciaux ont considérablement diminué entre 1870 et 1913, passant de l’indice 1 à l’indice 0,67, soit un déclin de 33 %. Cette période d’intensification de l’intégration commerciale est parfois appelée Première mondialisation. Elle est caractérisée par une forte baisse des coûts de transport et de la réduction des droits de douane.

protectionnisme
Mesures prises par un gouvernement pour protéger les industries nationales de la concurrence extérieure (généralement en réduisant le montant des importations dans l’économie, mais aussi parfois en soutenant les exportations). Elles peuvent prendre différentes formes (mesures tarifaires et non tarifaires). Voir également : libre-échange.
Grande Dépression
La période de forte baisse de la production et de l’emploi dans de nombreux pays dans les années 30.
chômage
Une situation dans laquelle une personne qui a la capacité et la volonté de travailler n’est pas employée.

Les coûts commerciaux ont ensuite augmenté dans l’entre-deux-guerres en raison de la hausse des tarifs dans une période d’instabilité politique et de montée du protectionnisme. C’était particulièrement le cas après le début de la Grande Dépression en 1929 : les pays ont tenté de résoudre les problèmes de chômage en décourageant les importations.

Seconde mondialisation
No definition available.

Enfin, à partir de 1970, démarre la Seconde mondialisation. Les coûts commerciaux reprennent leur déclin dans le monde entier. En effet, les pays optent de nouveau pour une libéralisation du commerce ; parallèlement, les technologies du transport se sont améliorées. On peut citer notamment le rôle central des containers dans ce déclin des coûts commerciaux. La vidéo « Containers : la vie en boîtes » retrace l’histoire de ces containers, les facteurs de la réussite, mais aussi les problèmes posés par leur multiplication.

libre-échange
Politique économique qui préconise la libre circulation des biens produits et services au sein d’une même zone géographique et donc la suppression des barrières douanières (tarifaires et non tarifaires). Voir également : protectionnisme.

Après la Seconde Guerre mondiale en effet, un certain nombre de pays vont faire le choix de la libéralisation des échanges. Cette stratégie de libre-échange va être prise en charge par une institution internationale : l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (General Agreement on Tariffs and Trade ou GATT, en anglais).

Dans un premier temps, il est envisagé que l’organisme international qui réglemente le commerce international soit intégré à l’Organisation des Nations Unies. Cependant, cette idée n’aboutit pas. En revanche, le GATT est signé en octobre 1947 par 23 pays. Le GATT a pour objectif de réduire les barrières douanières et se fonde sur la réciprocité. Pour être efficace, son action doit pouvoir viser le plus grand nombre de pays : c’est ce que l’on appelle le multilatéralisme. Ainsi, quarante ans après sa création, le GATT compte déjà 123 membres. En 1995, il est remplacé par l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Celle-ci est composée aujourd’hui de plus de 160 membres (dont la Chine depuis 2001 et la Russie en 2012) qui représentent près de 95 % du commerce international.

Comme le montre le Graphique 3.5, l’action du GATT puis de l’OMC a largement contribué à une nette réduction des droits de douane dans la plupart des pays au cours des dernières décennies (on peut néanmoins souligner que les tarifs douaniers ont tendance à être plus élevés dans les pays à faible revenu que dans les pays riches, en partie parce qu’ils sont une source de recettes fiscales essentielle pour les États dans ces pays).

Tarifs douaniers moyens (1981–2010).

Graphique 3.5 Tarifs douaniers moyens (1981–2010).

The World Bank, 2011. Data on Trade and Import Barriers. Note : moyenne mobile centrée sur trois ans. Adapté de la Figure 18.7 de L’équipe Core, L’Économie, 2018. Paris : Eyrolles.

Cependant, à mesure que le nombre de pays augmente, il devient de plus en difficile d’atteindre un consensus sur les règles du commerce international. Par exemple, l’arrivée des pays en développement oblige les pays les plus riches à faire des concessions en adoptant un système de préférence généralisé, c’est-à-dire en autorisant les pays en développement à garder des droits de douane dans les secteurs où leurs industries ne sont pas encore compétitives face aux pays développés. Les échecs des négociations de Seattle et Cancún témoignent des difficultés liées au multilatéralisme.

Ainsi le commerce international s’organise-t-il de plus en plus sous la forme d’accords passés entre un nombre limité de pays (multilatéralisme), voire entre deux pays (bilatéralisme). Selon les statistiques de l’OMC, le nombre d’accords de commerce plurilatéraux ou bilatéraux a été multiplié par 15 entre 1980 et 2010. Il faut toutefois noter que certains accords de commerce impliquent l’Union européenne qui négocie directement pour tous les États membres. La vidéo « Comprendre les enjeux du Tafta » présente les enjeux du Tafta (ou Accord transatlantique) en cours de négociation entre l’Union européenne et les États-Unis.

Le commerce intrarégional

Comme nous le verrons dans la suite de ce chapitre, les économistes ont longtemps considéré que le principal facteur du commerce international était la différence entre pays. Pourtant, la structure des échanges internationaux ne confirme pas totalement cette théorie, comme l’indique le Graphique 3.6.

Destination des exportations européennes (1860–1996).

Graphique 3.6 Destination des exportations européennes (1860–1996).

R. E. Baldwin et P. Martin, Two Waves of Globalisation: Superficial Similarities, Fundamental Differences (No. w6904), National Bureau of Economic Research, 1999.

Ainsi, une part importante du commerce international est réalisée entre pays similaires, c’est-à-dire dotés de structures économiques proches. Le Graphique 3.6 présente la destination des exportations européennes. Alors que l’on pourrait s’attendre à de forts échanges entre des pays aussi différents que le reste du monde et les pays européens, la plupart des échanges sont réalisés entre les pays européens. Ainsi, une part importante du commerce international est réalisée entre pays similaires.

Le commerce intrabranche

Parallèlement aux mutations qui viennent d’être décrites, on constate aussi une intensification du commerce intra-industriel ou intrabranche, c’est-à-dire concernant un échange de produits similaires, issu du même secteur d’activité ou branche : un pays peut, par exemple, à la fois vendre des voitures à l’étranger et en importer (Graphique 3.7).

Part des produits manufacturés dans les échanges français (vers 1910, 1993).

Graphique 3.7 Part des produits manufacturés dans les échanges français (vers 1910, 1993).

R. E. Baldwin et P. Martin, Two Waves of Globalisation: Superficial Similarities, Fundamental Differences (No. w6904), National Bureau of Economic Research, 1999.

firme multinationale
Entreprise qui possède ou contrôle au moins une unité de production à l’étranger. Ces unités de production sont des filiales de la société mère. Voir également : protectionnisme.
commerce intrafirme
Échange international de biens ou de services entre entreprises d’une même firme multinationale. Ce commerce entre filiales d’une même FMN est un commerce marchand, mais le prix des échanges n’est pas forcément un prix de marché. Voir également : firme multinationale.

Enfin, dernière caractéristique du commerce international aujourd’hui, le développement des échanges au sein d’entreprises présentes dans différents pays du monde : les firmes multinationales. On parle de commerce intrafirme. Cette évolution due à l’internationalisation du processus de production (que nous étudierons plus loin dans ce chapitre) se traduit par la multiplication de produits « made in world » : en effet, la conception d’un bien, la fabrication de ses divers composants et leur assemblage sont répartis par les firmes multinationales dans différents pays. Cette mondialisation des réseaux de production aboutit à ce que l’on appelle un allongement des « chaînes de valeur ». Ainsi en 2011, près de la moitié (49 %) des échanges internationaux de marchandises et de services avait lieu dans le cadre des chaînes de valeur, contre 36 % en 1995.2

Cette fragmentation internationale du processus de production transforme profondément la réalité actuelle du commerce international qui s’apparente de plus en plus à un « commerce de tâches », la production d’un bien final reposant sur une série de tâches implantées dans le pays où elle est la moins coûteuse.

Une telle mutation a des implications profondes sur notre façon d’analyser les échanges internationaux. Elle crée, par exemple, un biais statistique, car elle a tendance à grossir artificiellement le volume du commerce international mesuré, puisque la production de ces biens « made in world » génère de très nombreux flux d’exportations/importations avant leur vente finale. Elle peut aussi conduire à des choix politiques erronés : un pays cherchant à protéger son industrie nationale par des mesures protectionnistes aboutirait à l’effet exactement inverse si ces importations étaient principalement composées de biens intermédiaires générant une production sur le territoire national. Enfin, les prix auxquels les produits semi-finis sont vendus (les prix de transfert) ne sont pas des prix de marché, car ils sont décidés par les firmes multinationales elles-mêmes en fonction d’objectifs internes. Or, la manipulation de ces prix « est devenue le mode d’évasion fiscale privilégié de nombreuses sociétés » ; car « les profits réalisés au sein d’un groupe peuvent être délocalisés vers des juridictions à fiscalité faible ou nulle, tandis que les pertes et les déductions sont délocalisées vers des juridictions à fiscalité élevée ».3

Question 3.1 Choisissez les bonnes réponses

Le Graphique 3.4 est le graphique d’un indice qui représente les coûts d’échange. Sur la base de ces informations, lesquelles de ces affirmations sont correctes ?

  • D’après ce graphique, les coûts commerciaux ont baissé de plus de 30 % entre 1870 et 1910.
  • Le graphique suggère une baisse constante des coûts commerciaux depuis 1870.
  • Les tentatives des pays pour résoudre leurs problèmes de chômage après la Grande Dépression de 1929 semblent avoir conduit à une hausse des coûts commerciaux.
  • Après la Seconde Guerre mondiale, les coûts commerciaux n’ont plus vraiment baissé.
  • Les coûts de l’échange semblent avoir augmenté pendant une période de l’entre-deux-guerres.
  • Après 1929, les pays tentent de protéger leurs économies en imposant des tarifs douaniers.
  • On peut observer une tendance à la baisse de l’indice des barrières à l’échange après la Seconde Guerre mondiale.
  • On peut observer une tendance à la baisse générale des coûts de l’échange, à l’exception de la période de l’entre-deux-guerres.

Exercice 3.1 La croissance du commerce et du PIB

Présentez le document puis caractérisez les liens entre la croissance du commerce et celle du PIB.

Évolution en volume du PIB et du commerce international de biens et de services (1970–2017).

Évolution en volume du PIB et du commerce international de biens et de services (1970–2017).

Données des comptes nationaux de la Banque mondiale et fichiers de données des comptes nationaux de l’OCDE. Notes : commerce international = (exportations + importations) ÷ 2 ; les données sont en dollars américains constants de 2010.

3.4 Déterminants des échanges internationaux de biens et services et de la spécialisation

spécialisation
Processus par lequel un pays ou toute autre entité économique (des individus, des entreprises…) produit un ensemble de biens et services plus restreint que la gamme des marchandises qu’il consomme. Il lui faut donc acquérir par l’échange les biens et services qu’il ne produit pas lui-même.

Le processus d’intégration propre à la mondialisation a pour résultat de relier tous les pays au sein d’une économie mondiale, caractérisée par la spécialisation (certaines régions du monde se sont spécialisées dans la production de certains biens) et l’échange.

Ainsi, les machines-outils (par exemple les outils de coupe de précision utilisés dans l’industrie automobile) fabriquées dans le sud de l’Allemagne et les ordinateurs produits sur la côte sud de la Chine sont vendus dans le monde entier. Les producteurs de ces marchandises peuvent ensuite dîner grâce aux aliments cultivés aux États-Unis ou en Ukraine et s’habiller avec des chemises produites à l’île Maurice.

Ces exemples montrent que l’échange et la spécialisation sont les deux faces d’un même processus : chacun de ces deux éléments fournit les conditions nécessaires à l’existence de l’autre. En l’absence d’échange, les ouvriers fabriquant des machines-outils à Stuttgart ne pourraient pas manger le pain produit grâce au blé importé d’Ukraine ou des États-Unis, ni porter les vêtements confectionnés à l’île Maurice. S’ils devaient pourvoir eux-mêmes à leurs besoins, certains d’entre eux seraient agriculteurs et, d’autres, ouvriers du textile. S’il n’y avait pas de spécialisation, personne n’aurait rien à échanger.

Pour comprendre cette augmentation des échanges internationaux de biens et services, ainsi que la spécialisation des pays qui en découle, la théorie économique apporte plusieurs éclairages. Dans cette vidéo, Sandra Poncet et Agnès Bénassy-Quéré nous expliquent comment la réflexion économique sur le commerce international a évolué depuis la pensée mercantiliste au 15e siècle.

Quels sont les déterminants du commerce international et de la spécialisation ? Comment expliquer que les Allemands vivant dans le sud du pays se soient spécialisés dans la production de machines-outils, d’automobiles haut de gamme et d’autres biens manufacturés, quand la côte sud de la Chine est quant à elle devenue le centre mondial de la production d’ordinateurs, que les Mauriciens produisent des chemises et que les habitants du Kansas (au centre des États-Unis) et de l’Ukraine cultivent des céréales ? À cette question centrale pour comprendre le processus de mondialisation, les économistes ont apporté différentes réponses.

avantage comparatif
Un pays détient un avantage comparatif dans la production du bien, relativement aux autres pays, lorsqu’il profite soit du plus grand avantage absolu pour produire ce bien ou du plus faible désavantage absolu. Voir également : avantage absolu.
dotation factorielle
Quantités respectives des facteurs de production (travail et différents types de capitaux) disponibles dans un pays donné et leur proportion.
économies d’échelle
C’est le cas lorsque doubler tous les facteurs de production fait plus que doubler le niveau de la production. Connu également sous le terme : rendements d’échelle croissants. Voir également : déséconomies d’échelle.

Les économistes insistent tout particulièrement sur le rôle des avantages comparatifs qui conduisent les acteurs économiques à se spécialiser dans la ou les productions pour lesquelles ils sont relativement plus efficaces. Ces avantages comparatifs reposent sur différents facteurs, notamment la dotation factorielle des différents pays engagés dans le commerce international. Pour autant, pour comprendre les nouvelles formes prises par les échanges internationaux aujourd’hui, il est nécessaire de faire appel à d’autres explications comme les économies d’échelle et la différenciation des produits.

Une première explication : les avantages comparatifs

La vidéo « Qu’est-ce que l’avantage comparatif ? » explique en quoi consiste la théorie de l’avantage comparatif, quand elle a été mise en place et par qui, et quel est l’objectif d’un tel système économique.

Imaginons deux familles qui vivent sur deux îles, et qui, dans un premier temps, n’échangent pas de biens entre elles. Greta et sa famille vivent sur l’île du Blé, alors que Carlos et sa famille vivent sur l’île des Pommes. Sur chaque île, la terre peut être utilisée pour faire pousser du blé et des pommes, et les familles souhaitent consommer ces deux biens. Dans les paragraphes suivants, lorsque nous faisons référence à Greta et à Carlos, nous faisons référence à leurs familles respectives.

Greta a de la chance : le sol de l’île du Blé est meilleur que celui de l’île des Pommes pour les deux cultures. Si Greta consacrait toute l’année à cultiver des pommes, elle en produirait plus que Carlos, même si Carlos travaillait autant sur l’île des Pommes. De même, une année de travail sur l’île du Blé permet de produire plus de blé qu’une année de travail sur l’île des Pommes.

Dans ces circonstances, on peut donc se demander si Greta peut avoir intérêt à acheter des pommes à Carlos.

La réponse des économistes peut sembler paradoxale. Elle a été apportée au milieu du 19e siècle par un économiste classique britannique, David Ricardo. Celui-ci a montré qu’effectivement les acteurs économiques avaient toujours un intérêt à se spécialiser et échanger, même si l’un d’eux était plus productif dans toutes les productions.

Pour en savoir plus :

les grands économistes, David Ricardo.

On peut présenter son raisonnement ainsi, à partir de l’histoire de Greta et de Carlos.

productivité moyenne
Quantité totale produite divisée par un facteur de production particulier, par exemple par travailleur (divisée par le nombre de travailleurs) ou par travailleur et par heure (production totale divisée par le nombre total d’heures de travail).
avantage absolu
Un pays détient un avantage absolu dans la production d’un bien lorsqu’il a besoin de moins de facteurs de production que les autres pays pour produire ce bien. Voir également : avantage comparatif.

Greta produit certes plus que Carlos de chaque culture pour une année donnée. Toutefois, si elle est capable de produire beaucoup plus de blé que Carlos, elle ne parvient en revanche à produire que quelques pommes de plus que lui. Cela tient au fait que l’île des Pommes est plus vallonnée. Ce type de relief réduit la productivité des deux types de cultures, mais surtout celle du blé. On dit que Greta a un avantage absolu pour les deux cultures (c’est-à-dire qu’elle est capable d’obtenir le niveau de production le plus élevé dans les deux cultures) ; mais elle a un avantage comparatif (la culture pour laquelle elle est comparativement meilleure) dans la production de blé. Carlos est relativement bon dans la production de pommes, ce qui explique pourquoi Greta lui en achète.

Quand des personnes (et des pays) peuvent échanger des biens entre eux, ils se spécialisent dans la production de biens pour lesquels ils ont un avantage comparatif et ils achètent les autres biens dont ils ont besoin par le biais du commerce. En conséquence, même ceux qui n’ont aucun avantage absolu se spécialisent dans le domaine dans lequel ils sont comparativement les moins mauvais et achètent les autres biens qu’ils consomment. Réciproquement, les personnes qui ont des avantages absolus pour tous les types de production ne produisent pas tout, mais se spécialisent dans la production pour laquelle ils sont comparativement les meilleurs. Greta et Carlos peuvent tous deux bénéficier de la spécialisation et du commerce.

prix relatif
Le prix d’un bien ou d’un service relatif à un autre (habituellement exprimé sous forme d’un ratio).

Ces avantages réciproques peuvent être mis en évidence à partir d’un exemple chiffré. Le choix du bien dans lequel chaque île se spécialise dépend des prix relatifs des deux biens lorsque Carlos et Greta ne commercent pas ensemble et produisent à la fois le blé et les pommes. Les prix dépendent du coût de production du bien, et donc, de la productivité des travailleurs. Les prix relatifs dépendent de la quantité que chaque travailleur peut produire au cours d’une année.

Supposons que, au sein de chaque famille (celle de Carlos et celle de Greta), le niveau de productivité de chacune des personnes la composant soit le même. Par exemple, un membre de la famille de Carlos peut produire au cours d’une année 400 boisseaux de blé ou 1 000 pommes. Ainsi, si la famille souhaite produire un boisseau supplémentaire de blé, elle devra produire 2,5 pommes de moins. En effet, il faut la même quantité de facteurs de production (terre et travail) pour produire 1 boisseau de blé que pour produire 2,5 pommes. Par conséquent, 1 boisseau de blé coûte le même prix que 2,5 pommes. Et donc le prix relatif du blé par rapport aux pommes est de 2,5. D’après la même logique, le prix relatif des pommes par rapport au blé est de 0,4 (4 000 ÷ 10 000).

Les individus composant la famille de Greta sont plus productifs pour chacun des deux biens : ils peuvent produire 1 000 boisseaux de blé par an ou 1 250 pommes. Les prix relatifs du blé et des pommes sur l’île du Blé sont donc respectivement de 1,25 et de 0,8.

L’île du Blé a donc un avantage comparatif dans la production de blé : cette île peut produire du blé de façon comparativement moins coûteuse que l’île des Pommes ; pour chaque unité de blé que Greta produit, elle doit renoncer à produire seulement 1,25 pomme (alors qu’il faut renoncer à en produire 2,5 sur l’île des Pommes). Le prix relatif des pommes est simplement l’inverse du prix relatif du blé. Le Tableau 3.1 synthétise les chiffres-clés de cet exemple. Les prix relatifs du bien dans lequel chaque île se spécialise sont en gras.

  Île des Pommes
(Carlos)
Île du Blé
(Greta)
Tonnes de blé produites chaque année 4 000 10 000
Nombre de pommes produites chaque année 10 000 12 500
Prix relatif du blé 10 000 ÷ 4 000 = 2,5 12 500 ÷ 10 000 = 1,25
Prix relatif des pommes 4 000 ÷ 10 000 = 0,4 10 000 ÷ 12 500 = 0,8

Une île a un avantage comparatif pour produire un bien lorsqu’elle est relativement moins chère dans son économie (en l’absence de commerce).

Tableau 3.1 Une île a un avantage comparatif pour produire un bien lorsqu’elle est relativement moins chère dans son économie (en l’absence de commerce).

Une deuxième explication : les dotations factorielles

Il y a cent ans, les économistes suédois Eli Heckscher (1879-1952) et Bertil Ohlin (1899-1979) se sont employés à mieux comprendre le choix de spécialisation des différentes économies.

facteur travail
Main-d’œuvre utilisée dans le cadre de la production de biens ou de services. Voir également : facteurs de production, facteur capital.
facteur capital
L’équipement, les bâtiments, les matières premières et les autres outils utilisés pour la production de biens et de services, y compris, le cas échéant, les brevets ou autres propriétés intellectuelles utilisés. Connu également sous le terme : biens d’équipement. Voir également : facteurs de production, facteur travail.

La théorie de David Ricardo ne prend en compte qu’un seul facteur de production (le travail) chaque pays se spécialisant dans la production du bien où sa productivité est la meilleure (ou la moins mauvaise). Mais les économistes Heckscher et Ohlin considèrent qu’il faut aussi prendre en compte le facteur capital (les machines, les infrastructures ou encore les terres cultivables). Pour eux, les avantages comparatifs des différents pays (et donc le commerce international) reposent sur l’abondance (ou la rareté) relative des facteurs de production dont ils disposent.

Ces auteurs se sont particulièrement intéressés à la Première mondialisation, celle du 19e siècle. À cette époque, l’Angleterre était fortement dotée en capital et pauvre en surface cultivable, alors que l’Australie bénéficiait d’une terre abondante et de peu de main-d’œuvre. Cette situation a poussé l’Angleterre à se spécialiser dans les produits manufacturés (production à forte intensité capitalistique) et l’Australie à opter pour la production et l’exportation de biens agricoles.

C’est donc la dotation factorielle qui explique le choix de spécialisation. Les pays ont intérêt à se spécialiser dans les productions qui utilisent proportionnellement plus du facteur dont ils disposent en abondance.

Les analyses de Heckscher et Ohlin seront complétées par Paul Samuelson (1915-2009) dans les années 40. Ce dernier montre alors que, à long terme, le commerce international tend à produire une égalisation des rémunérations de facteurs. Pour le comprendre, reprenons l’exemple de l’Angleterre (où le capital est abondant, donc peu cher) et l’Australie (où il est rare, donc onéreux) au 19e siècle. Du fait de sa dotation factorielle, l’Angleterre s’est spécialisée dans la production de biens manufacturés. Ce choix se traduit par l’accroissement de la demande de facteur capital et donc par une hausse de son prix, qui progressivement, se rapproche du prix du capital en Australie. On pourrait tenir le même raisonnement pour les terres cultivables dans ce pays, dont le prix s’accroît à mesure que la demande de terre augmente. Aussi, comme le démontre Samuelson, l’échange international doit tendre à l’égalisation du prix du facteur capital et des salaires.

valeur ajoutée
Pour un processus de production, c’est la valeur de la production moins la valeur de tous les facteurs de production (appelés les biens intermédiaires). Les biens d’équipement et le travail utilisés dans la production ne sont pas des biens intermédiaires. La valeur ajoutée est égale aux profits avant impôt et aux salaires.

Cette théorie a pu aussi être mobilisée pour expliquer les choix de spécialisation de pays d’Asie du Sud-Est, par exemple la Corée du Sud à partir des années 60, puis la Chine à partir des années 80. Ces pays disposaient d’une abondante main-d’œuvre peu qualifiée et bon marché et se sont donc spécialisés dans la production de biens manufacturés à faible valeur ajoutée (textile, jouet ou électronique d’assemblage). En revanche, les pays plus anciennement développés, comme l’Allemagne, disposant d’une main-d’œuvre qualifiée et de capitaux abondants sont spécialisés dans des productions à plus forte valeur ajoutée (haute technologie ou machines-outils).

Les analyses de Heckscher, Ohlin et Samuelson proposent donc une explication qui permet de rendre compte de ce que l’on appelle la division internationale du travail traditionnelle : les pays en développement, souvent du Sud, sont exportateurs de produits primaires (énergie, biens agricoles) et manufacturés à faible valeur ajoutée tandis que les pays développés (souvent du Nord) sont spécialisés dans les biens et services haut de gamme et à forte valeur ajoutée.

Une troisième explication : les nouvelles théories du commerce international

Si tous les pays étaient identiques, aucun n’aurait d’avantage comparatif dans la production de quelque bien que ce soit, et aucun n’aurait de raison de se spécialiser et d’échanger. D’après la théorie des avantages comparatifs de Ricardo et celle proposée par Heckscher, Ohlin et Samuelson, les échanges internationaux reposent sur le postulat que l’échange est motivé par des différences entre les deux pays en présence (de productivité du travail et/ou de dotations factorielles). Pourtant, comme on l’a montré au début de ce chapitre, une grande partie du commerce international est aujourd’hui constituée d’échanges de produits similaires (intrabranches) et entre pays similaires (intrarégional).

Les nouvelles théories du commerce international s’efforcent de mieux rendre compte des caractéristiques actuelles du commerce international. Au cours des années 80, les économistes Avinash Dixit, Elhanan Helpman et Paul Krugman, parmi d’autres, ont donc développé des modèles du commerce permettant d’expliquer ces paradoxes.

Tout d’abord, ils ont montré que l’échange était dû aux rendements croissants. En effet, lorsqu’elles s’intègrent à l’économie mondiale, les entreprises capables d’exporter peuvent vendre des quantités qui vont bien au-delà des potentialités du marché domestique. Cette opportunité permet de réaliser des économies d’échelle, donc une production à moindre coût.

coûts fixes
Coûts de production qui ne varient pas avec le nombre d’unités produites.

Rappelons que les économies d’échelle sont la baisse des coûts unitaires de production (ou coûts moyens) due à l’augmentation des quantités produites. Les coûts totaux sont la somme des coûts variables, en matières premières par exemple, (qui s’accroissent proportionnellement aux quantités produites) et des coûts fixes, quelles que soient ces quantités (en machine, en recherche-développement, en publicité, etc.). Aussi lorsque les entreprises peuvent vendre plus, elles vont mieux rentabiliser ces coûts fixes (le ratio coûts fixes sur quantités produites baisse mécaniquement).

Ces économies d’échelle permettent aux producteurs de baisser leurs prix, d’améliorer la qualité des biens et d’innover (du fait de la baisse des coûts de recherche par unité produite). Elles vont donc bénéficier à l’ensemble des acheteurs ; les consommateurs nationaux, étrangers et les entreprises qui s’équipent en machines ou achètent des biens de consommation intermédiaire.

Une autre explication repose sur la concurrence imparfaite qui postule que les entreprises s’efforcent de différencier leurs produits pour échapper à une concurrence trop forte. C’est une stratégie coûteuse, mais qui permet aux consommateurs de bénéficier d’une plus grande variété de produits. Or, dans une économie mondialisée, l’accroissement de la taille du marché va permettre de réduire les coûts de la différenciation des produits. En effet, chaque pays ou entreprise peut se spécialiser dans un segment de marché (le haut du marché ou la moyenne gamme, par exemple) et bénéficier malgré tout de rendements croissants.

La mondialisation, en limitant les obstacles au commerce des biens et services entre les pays, intensifie aussi la concurrence entre les entreprises. Cela se traduit donc par un accroissement des innovations, dans la mesure où les entreprises qui échouent à adopter les nouvelles technologies et d’autres méthodes de réduction des coûts courent le risque d’être remplacées par des entreprises plus dynamiques.

Enfin, certains auteurs vont montrer que les avantages comparatifs d’un pays peuvent être issus de la taille de son marché intérieur ou « d’accidents historiques » l’ayant conduit à développer une spécialisation particulière avant ses concurrents. En effet, une entreprise peut obtenir des coûts unitaires moindres du fait d’un marché intérieur plus développé, ce qui lui donne ensuite des atouts pour affronter la concurrence internationale. Par ailleurs, la date d’entrée dans la production des firmes d’un pays peut être un facteur déterminant : les premiers pays bénéficient d’un avantage qui ne peut être rattrapé par d’autres concurrents, se heurtant en quelque sorte à de véritables barrières à l’entrée. Dans ces deux situations, les économies d’échelle ne sont plus la conséquence de l’insertion dans le libre-échange, mais elles sont l’origine de l’avantage comparatif des pays concernés. Ces analyses suggèrent que les avantages comparatifs ne sont pas figés contrairement aux hypothèses des théories traditionnelles, de Ricardo et Heckscher, Ohlin et Samuelson, mais peuvent évoluer dans le temps. Elles mettent aussi en relief le rôle possible de l’État, qui peut s’efforcer de construire des avantages comparatifs par le biais de politiques publiques appropriées. On parle de politiques commerciales stratégiques, mais nous aborderons ce point ultérieurement.

Exercice 3.2 Qu’est-ce que l’avantage comparatif ?

Après avoir regardé la vidéo « Qu’est-ce que l’avantage comparatif ? », expliquez le lien entre la notion d’avantage comparatif et celle d’écart de productivité.

Exercice 3.3 Évaluer certaines structures de spécialisation de la production des pays

L’Observatoire de la complexité économique (OEC en anglais, pour Observatory of Economic Complexity) est un outil qui permet aux utilisateurs de construire rapidement une présentation visuelle sur les pays et les produits qu’ils échangent. Choisissez quelques biens et services qui n’ont pas été évoqués dans ce chapitre (par exemple, le vin, les automobiles, les services professionnels comme la comptabilité et l’audit, les produits électroniques grand public, les vélos ou les articles de mode). Utilisez la fenêtre produit ainsi que vos connaissances et recherches sur les biens choisis pour donner une explication des structures de spécialisation des pays pour ces biens.

3.5 Avantages et inconvénients des échanges internationaux

gains à l’échange
Bénéfice tiré de l’échange entre des acteurs économiques spécialisés (individus ou pays). Cette spécialisation permet de réaliser des gains de productivité donc de bénéficier d’une plus grande quantité de produits après l’échange.

Le développement des échanges internationaux auquel nous avons assisté comporte de nombreux avantages, que ce soit pour les producteurs et pour les consommateurs. On peut évoquer la baisse des prix, l’accroissement de l’offre de produits ou encore l’extension des débouchés pour les entreprises. Pour désigner ces effets positifs, on parle de gains à l’échange. Pour autant, il ne faut pas négliger les inconvénients et les risques de l’internationalisation des échanges : certains secteurs économiques sont fragilisés par la concurrence mondiale. Le commerce international produit des gains à l’échange, mais pas systématiquement. En résumé, il y a certes des gagnants au développement du libre-échange, mais il y a aussi des perdants.

Les avantages des échanges internationaux

Les trois théories que nous venons d’analyser (celle de Ricardo, Heckscher, Ohlin et Samuelson et les nouvelles théories du commerce international) présentent certes des analyses différentes, mais elles se retrouvent autour de l’idée que le commerce international est toujours avantageux pour les économies qui le mettent en œuvre.

Pour le comprendre, revenons sur l’exemple de Carlos et de Greta que nous avons longuement développé dans la Section 3.4.

En l’absence de commerce, on parle d’économie fermée ou d’autarcie. Dans cette situation, ce que les habitants d’un pays peuvent consommer correspond nécessairement à ce qu’ils produisent. C’est ce qui se passe lorsque les économies des îles du Blé et des Pommes sont fermées. Compte tenu du niveau de productivité de chaque famille (composées de dix membres chacune), la production annuelle maximale de chaque île s’établit de la façon suivante :

préférences
Une description du bénéfice ou du coût que nous associons à chaque résultat possible.

Considérons alors que compte tenu des préférences des habitants de chaque île, le niveau de production choisi soit le suivant :

Ainsi, en autarcie, si on totalise la production des deux îles, on arrive à une quantité de 8 500 boisseaux de blé (2 500 + 6 000) et de 8 750 pommes (soit 3 750 + 5 000).

ensemble des possibles
Toutes les combinaisons des choses considérées qu’un individu pourrait choisir, étant donné les contraintes économiques, physiques ou autres auxquelles il fait face.

Cependant, quand les îles se spécialisent, Greta qui se chargera de la totalité de la production de blé pourra en produire 10 000 boisseaux tandis que Carlos, désormais spécialisé dans la production de pommes, pourra en produire 10 000 par an. Le niveau de production des deux îles a augmenté par rapport à celui obtenu en autarcie. La spécialisation et l’échange international ont donc permis un accroissement de l’ensemble des possibles en termes de consommation dans chacune des deux îles, même si Greta a un avantage absolu dans la production des deux biens. Elle s’est donc traduite par ce que les économistes appellent des gains à l’échange.

Interrogeons-nous désormais sur le prix auquel les deux îles vont échanger ces biens. On constate lorsque les économies échangent entre elles (en économie ouverte), les prix relatifs se situent à un niveau intermédiaire des prix pratiqués par les deux îles quand elles étaient en économie fermée. Ainsi, par exemple, le prix relatif du blé en pommes sera situé entre 1,25 et 2,5.

Supposons que Greta puisse déterminer le prix unilatéralement. Pour augmenter ses gains à l’échange, Greta choisit un prix qui augmente fortement le montant de pommes qu’elle reçoit pour chaque boisseau de blé qu’elle vend à Carlos. Elle opte donc pour un prix élevé, par exemple 2,25 pommes par boisseau de blé. Quelles incidences cette décision a-t-elle sur le niveau de consommation de chaque famille ?

À ce niveau de prix (décidé par Greta), les gains à l’échange ne seront pas distribués de façon égale entre les deux familles. Le niveau de consommation de Greta s’accroît beaucoup plus que celui de Carlos, même si ce dernier bénéficie aussi d’une hausse (mais très faible).

Lorsque des personnes ou des pays peuvent influencer le niveau des prix en leur faveur, on dit qu’ils disposent d’un pouvoir de négociation.

Carlos et Greta ont tous deux intérêt à commercer. On peut donc se demander pourquoi la question des importations et des exportations reste-t-elle si controversée ? Contrairement à l’histoire de Greta et Carlos, dans le monde réel, les échanges internationaux génèrent presque toujours à la fois des gagnants mais aussi des perdants.

Si les théories traditionnelles montrent que le commerce international bénéficie à tous les participants, elles n’ont pas réellement étudié la façon dont les avantages sont répartis entre eux. Or, on le verra ultérieurement, la distribution des gains à l’échange au niveau mondial n’est pas toujours équitable. Les processus de spécialisation et d’échange ne touchent pas de la même façon les régions, les industries et les ménages ; par ailleurs, au sein d’un même pays, les acteurs économiques n’ont pas nécessairement les mêmes intérêts.

Les inconvénients des échanges internationaux

Qui sont les gagnants et les perdants du commerce international ? Les pays gagnants se sont généralement spécialisés dans des secteurs à fort potentiel d’innovation. Au contraire, les pays qui ne semblent pas avoir bénéficié de leur insertion dans le libre-échange se sont plutôt spécialisés dans des secteurs où ce potentiel est moindre. Beaucoup de pays d’Amérique latine, par exemple, ont vu leur taux de croissance ralentir quand ils se sont spécialisés dans des secteurs peu innovants, comme l’extraction de ressources naturelles. En effet, ces secteurs subissent parfois ce que les économistes appellent une détérioration des termes de l’échange. Cela signifie que, sur une période donnée, le prix des biens et services majoritairement exportés par le pays s’accroît moins rapidement que celui des produits importés. On calcule les termes de l’échange par le rapport entre l’indice d’évolution du prix des importations avec celui du prix des exportations.

Pour comprendre comment le commerce génère des gagnants et des perdants, utilisons un modèle reposant sur la théorie des avantages comparatifs et dans lequel on observe la représentation stylisée de deux pays, que nous appellerons les États-Unis et la Chine. Les États-Unis sont une économie développée ayant une longue tradition de production de biens manufacturés de grande qualité. La Chine est moins développée économiquement, mais elle est devenue la deuxième économie du monde par la taille en se concentrant sur la production et l’exportation de biens manufacturés. Supposons, même si c’est peu réaliste, que les États-Unis et la Chine produisent uniquement deux biens : des machines-outils (comme les outils de coupe de précision dans une usine de voitures) et de l’électronique grand public (comme des télévisions ou des produits électroménagers). Supposons également, de façon plus réaliste cette fois, que les États-Unis aient un avantage absolu dans la production des deux biens et un avantage comparatif dans la production de machines-outils.

L’avantage comparatif des États-Unis tient au fait que l’industrie des machines-outils est une industrie à forte intensité capitalistique, qui nécessite beaucoup d’équipements coûteux, et que le capital est relativement abondant aux États-Unis. Au contraire, la Chine a un avantage comparatif dans l’électronique grand public, parce qu’il s’agit d’une production intensive en main-d’œuvre, et parce que le travail est abondant en Chine relativement au capital. Par exemple, les usines LG Electronics en Chine rassemblent des dizaines de milliers de travailleurs à la chaîne. Compte tenu de ces hypothèses, les États-Unis se spécialisent dans la production de machines-outils et la Chine dans l’électronique grand public.

Cette ouverture du commerce entre les États-Unis et la Chine va permettre un accroissement de la consommation pour les deux pays. Cependant, elle va aussi générer des conflits d’intérêts au sein de chacun d’entre eux.

En effet, l’ouverture au commerce international et la spécialisation vont entraîner le déplacement des ressources d’une industrie vers l’autre. Les travailleurs américains précédemment employés dans le secteur de l’électronique grand public doivent essayer de trouver un emploi dans des entreprises productrices de machines-outils. De façon analogue, en Chine, le nombre d’emplois augmente dans le secteur de l’électronique grand public.

À court terme au moins, les travailleurs de l’industrie dans laquelle leur pays ne s’est pas spécialisé seront donc perdants. En effet, l’augmentation de la production de machines-outils aux États-Unis augmente la demande pour le facteur de production utilisé intensivement dans cette industrie : le capital. En Chine, cela augmente la demande de main-d’œuvre.

Les gagnants de cette évolution aux États-Unis sont donc les détenteurs du capital : ils bénéficient davantage de l’ouverture au commerce international que les travailleurs, car le capital devient relativement rare à mesure que la production de machines-outils augmente. Nous pouvons donc nous attendre à une hausse des inégalités. En revanche, en tant que consommateurs de biens électroniques, les travailleurs sont aussi bénéficiaires.

Les gagnants de cette évolution en Chine sont les travailleurs : en effet, la demande de travailleurs augmente à mesure que la production d’électronique grand public s’accroît. Les salaires augmentent avec l’intensité de la concurrence que se livrent les entreprises pour recruter des travailleurs. Cela réduit les inégalités. Les travailleurs bénéficient donc plus du commerce international que les détenteurs de capital. Le Graphique 3.8 illustre ce conflit généré par le commerce international.

Les gagnants et les perdants du commerce entre les États–Unis et la Chine.

Graphique 3.8 Les gagnants et les perdants du commerce entre les États-Unis et la Chine.

Adapté de la Figure 18.20 de L’équipe Core, L’Économie, 2018. Paris : Eyrolles.

Sur la gauche sont représentées les économies américaine et chinoise, avec une spécialisation et un commerce international limités. La taille des économies est fixée à 1 et les nombres dans les diagrammes circulaires désignent la proportion et la taille (entre parenthèses) de la part de gâteau qui revient aux travailleurs (en rouge) et aux détenteurs de capital (en bleu). Les diagrammes circulaires situés sur la droite représentent les économies américaine et chinoise lorsque la spécialisation et l’échange s’intensifient.

Les gains à l’échange sont clairement illustrés par le fait que les diagrammes circulaires de droite ont une taille supérieure à ceux de gauche. La taille de l’économie américaine a augmenté de 30 %, et celle de l’économie chinoise a augmenté de 40 %. Les prix fixés pour les échanges commerciaux ont permis à la Chine d’obtenir plus de gains à l’échange que les États-Unis.

Par ailleurs, on peut remarquer que la transition de la Chine vers la production de biens électroniques intensive en main-d’œuvre s’est traduite par une augmentation de la part du travail dans le « gâteau » chinois et une réduction de la part des profits. Cependant, en volume (et non en pourcentage) le capital et le travail en Chine sont tous deux dans une situation plus favorable grâce à l’échange (0,5 < 0,84 et 0,5 < 0,56). Aux États-Unis par contre, les choses se passent différemment. Les propriétaires de biens d’équipement (les employeurs) ont une part plus importante du gâteau après l’ouverture au commerce international. En revanche, la part des travailleurs américains est plus petite non seulement en proportion (75 % > 55 %), mais également en taille absolue (0,75 > 0,715).

Les travailleurs américains sont donc les grands perdants de l’ouverture au commerce international alors que les employeurs américains et chinois, ainsi que les travailleurs chinois sont tous gagnants.

La même logique continuerait à s’appliquer si nous considérions d’autres facteurs de production. Par exemple, deux industries qui ont besoin de travailleurs avec des niveaux de qualification et de formation différents : d’un côté, une industrie intensive en qualifications (les technologies de l’information) et, de l’autre, une industrie peu intensive en qualifications (l’assemblage de produits électroniques grand public). Si une économie riche, relativement abondante en main-d’œuvre qualifiée, commence à échanger avec un pays pauvre, relativement abondant en main-d’œuvre non qualifiée, alors les travailleurs non qualifiés des pays riches risquent d’en subir des conséquences négatives (alors que les travailleurs non qualifiés des pays pauvres seront bénéficiaires).

C’est ce qui apparaît dans le Graphique 3.9 : dans certains pays – notamment en Chine et en Corée du Sud – le revenu des travailleurs a augmenté rapidement au cours de la deuxième période de mondialisation (la tendance est au rattrapage par rapport à l’Allemagne et au Japon) ; au contraire, dans d’autres pays, en particulier au Mexique et au Sri Lanka, les travailleurs n’ont que peu bénéficié d’une économie mondiale de plus en plus intégrée.

Rattrapage et stagnation : les salaires manufacturiers par rapport aux États–Unis (1950–2015).

Graphique 3.9 Rattrapage et stagnation : les salaires manufacturiers par rapport aux États-Unis (1950–2015).

(1) Andrew Glyn, Capitalism Unleashed: Finance, Globalization, and Welfare, Oxford: Oxford University Press, 2006; (2) National Bureau of Statistics of China. Annual Data; (3) Bank of England; (4) US Bureau of Labor Statistics, International Labor Comparisons, 2015. Notes : les données annuelles du BLS (Département du Travail) américain relatives au Mexique, aux Philippines et au Sri Lanka ont été lissées à l’aide d’une moyenne mobile établie sur les cinq dernières années. Adapté de la Figure 18.23 de L’équipe Core, L’Économie, 2018. Paris : Eyrolles.

Cette réalité modifie la perception du commerce international par les différentes catégories socioprofessionnelles d’un pays. De fait, un grand nombre d’enquêtes ont mis en évidence que, dans les pays riches, les travailleurs peu ou non qualifiés sont plus protectionnistes que les travailleurs qualifiés, mais que les travailleurs non qualifiés des pays pauvres sont plus favorables au commerce que les travailleurs qualifiés.

Exercice 3.4 Les effets du commerce international sur la croissance

Les résultats empiriques concernant les effets du commerce sur la croissance sont contrastés.

  1. Imaginez que vous soyez consultant(e) pour l’Organisation mondiale du commerce. On vous demande de concevoir une étude empirique pour déterminer, pour un pays donné, l’effet sur sa croissance de son ouverture au commerce international. Comment traiterez-vous cet exercice ?
  2. Comment mesurerez-vous l’ouverture au commerce (tarifs douaniers, ratios d’exportations ou d’autres indices d’ouverture) ? Discutez les avantages et les limites de la méthode retenue.
  3. Expliquez les problèmes que vous rencontreriez dans la conception d’une étude convaincante.

3.6 Fondements et risques des politiques protectionnistes

Quelles sont les meilleures politiques que les gouvernements peuvent mettre en place pour promouvoir la croissance du niveau de vie à long terme ? Pour certains, il est nécessaire de faire un choix entre deux politiques extrêmes :

Très peu d’économistes soutiennent l’une ou l’autre de ces politiques. Tout l’enjeu réside dans l’équilibre à trouver entre l’exploitation des avantages de l’économie mondiale pour la croissance nationale et la minimisation des effets de l’intégration dans une économie mondiale qui peuvent retarder la croissance. Dans certaines situations, il peut être souhaitable de mettre en œuvre des politiques protectionnistes. Celles-ci peuvent prendre des formes très diverses et reposent sur différents outils que nous présenterons.

Les politiques protectionnistes

Quels sont les instruments du protectionnisme ? En matière de protectionnisme, on distingue les mesures tarifaires et non tarifaires.

Les mesures tarifaires

Celles-ci agissent sur les prix : elles permettent d’augmenter le prix intérieur des importations ou de diminuer le prix extérieur des exportations.

Le moyen le plus immédiat que possèdent les États pour protéger leur économie de la concurrence étrangère est de taxer les produits importés afin d’encourager une substitution de la consommation de biens et services étrangers par la consommation de biens domestiques. Cette taxe peut dépendre des volumes échangés ou, dans la majorité des cas, est proportionnelle à la valeur des produits échangés. Toutefois, comme on l’a vu au début de ce chapitre, les institutions internationales telles que le GATT puis l’OMC encouragent l’abaissement de ces taxes qui entravent la concurrence internationale. Depuis vingt ans, ces droits de douane ont connu une baisse régulière. Pour autant, ce type de protectionnisme existe encore et peut être réactualisé : par exemple en janvier 2018, l’administration américaine a décidé d’imposer de lourds tarifs douaniers sur les importations de panneaux solaires et de machines à laver (de 20 % pour la 1,2 première machine entrant sur le territoire, puis de 50 % pour les suivantes), la Commission américaine du commerce international (ITC, International Trade Commission) considérant que ces deux catégories d’importations étaient « responsables de graves dégâts infligés aux fabricants nationaux ».4

Les pays peuvent utiliser d’autres leviers pour mener une politique protectionniste. Par exemple, ils peuvent subventionner certains secteurs en dépit de leur désavantage comparatif pour maintenir une activité sur leur territoire ou en favoriser le développement à long terme. On trouve ce type d’intervention fréquemment dans le domaine agricole, par exemple.

taux de change
Le nombre d’unités de monnaie domestique qui peut être obtenu contre une unité de devise étrangère. Par exemple, le taux de change du dollar australien contre le dollar américain ($) correspond au nombre de dollars australiens par $. Ici, une augmentation du taux de change correspond à une dépréciation du dollar australien, tandis qu’une baisse implique une appréciation du dollar australien.
monnaie
Un intermédiaire d’échange consistant en des billets de banque et des dépôts bancaires, ou de toute autre chose pouvant être utilisée pour acheter des biens et des services, et qui est acceptée comme paiement, car d’autres peuvent l’utiliser à cette même fin.

La politique de change a également un impact sur le prix des exportations et des importations, ce qui peut conduire certains pays à chercher à agir sur la valeur de leur monnaie. En effet, un taux de change bas réduit le prix des produits à l’exportation, et symétriquement, accroît celui des produits importés. Cela revient en quelque sorte à combiner une forme de subvention à l’exportation et un tarif douanier dont bénéficie l’ensemble des entreprises exportatrices. Les États-Unis et l’Europe n’ont pas recours à cette politique, car elles laissent leur monnaie fluctuer librement. Ce n’est pas le cas de tous les pays, notamment la Chine : chaque jour, les autorités monétaires de ce pays établissent de façon administrative un cours pivot de sa monnaie, le yuan, le taux de change ne pouvant varier que faiblement autour de ce dernier. Ainsi le premier exportateur mondial a-t-il été longtemps accusé de sous-évaluer sa monnaie pour doper ses exportations, notamment par les États-Unis. C’est probablement moins vrai aujourd’hui : ainsi en 2015, le Fonds monétaire international a considéré que le yuan n’était plus une monnaie sous-évaluée.

Les mesures non tarifaires

Le protectionnisme tarifaire tend à se réduire du fait de l’augmentation du nombre de pays membres de l’OMC et de la multiplication des accords de libre-échange entre pays ou régions du monde. Aussi les politiques protectionnistes se déplacent-elles progressivement vers les barrières non tarifaires.

quota
Une limite imposée par le gouvernement sur le volume des importations pouvant entrer dans l’économie au cours d’une période donnée.

La première mesure non tarifaire que peut adopter un pays est la fixation de quotas, à savoir des limites imposées par le gouvernement sur le volume des importations autorisées à entrer dans l’économie pendant une période de temps donnée. Ces restrictions quantitatives sont contraires au GATT qui en avait prévu la suppression, excepté dans certaines circonstances. On peut prendre l’exemple de l’AMF (Arrangement multifibres) en vigueur en 1974 et 1994 : ce dernier portait sur des produits de textile et prévoyait des restrictions quantitatives sélectives permettant à certains pays de se protéger en cas d’accroissement important des importations de produits textiles susceptible de porter un grave préjudice à un secteur d’activité national. Il s’agissait en fait pour beaucoup de se protéger contre les importations à bas coût en provenance des pays asiatiques et notamment de Chine. L’AMF est supprimé en 1995.

Un pays peut refuser l’entrée et la commercialisation d’un produit s’il ne respecte pas les normes en vigueur sur son sol. Par exemple, des produits peuvent être refusés pour des raisons environnementale, sanitaire ou de sécurité. En 2014, la Fiat 500 avait obtenu la pire note à un crash test américain et la meilleure note en Europe.5 Une même voiture peut donc être considérée comme très sûre d’un côté de l’Atlantique et trop dangereuse de l’autre côté du fait de différence de normes. Cette brèche dans le commerce international peut être utilisée par des pays afin de protéger leur marché. On touche ici à la limite entre l’aspect proprement économique des échanges entre les pays et les intérêts politiques des gouvernements. Il convient alors de distinguer entre les normes qui répondent à de véritables exigences des populations (la question des OGM, par exemple) et les régulations visant à protéger certaines industries.

La règle du contenu local constitue une autre façon de réduire la quantité de biens importés. Elle impose aux entreprises étrangères qui souhaitent exporter vers un pays de réaliser une partie de la production de ce bien dans ce pays. La Russie, par exemple, qui arrive en tête du classement des pays ayant le plus mis en œuvre de mesures protectionnistes depuis 2008, selon le Global Trade Alert, a décidé qu’un tiers des véhicules vendus sur son territoire devra être équipé d’un moteur ou d’une transmission fabriqués localement jusqu’en 2020.6

Les fondements des politiques protectionnistes

Le choix de mettre en œuvre des politiques protectionnistes peut reposer sur des objectifs très différents. On peut distinguer :

Les politiques commerciales stratégiques

industrie naissante (ou dans l’enfance)
Un secteur industriel relativement nouveau dans un pays et dont les coûts sont relativement élevés, car son apparition récente implique qu’il a peu d’avantage à tirer de l’apprentissage par la pratique, sa faible taille le prive d’économies d’échelle ou parce que le manque d’entreprises similaires ne permet pas d’économies d’agglomération. La mise en place temporaire de droits de douane pour protéger ce secteur ou d’autres formes de soutien peuvent augmenter la productivité de l’économie considérée à long terme.

On a vu dans la Section 3.5 que certains pays n’avaient pu bénéficier de gains à l’échange du fait d’une spécialisation dans des secteurs ne présentant pas de réels potentiels de croissance. Or, le développement de nouvelles spécialisations peut nécessiter une intervention directe du gouvernement, c’est ce qu’on appelle la protection des industries naissantes.

apprentissage par la pratique (learning by doing, en anglais)
Cela se produit lorsque la production par unité de facteurs de production augmente avec l’expérience dans la production du bien ou service.

On appelle industrie naissante un secteur industriel nouveau dans un pays et dont les coûts sont relativement élevés par rapport à ses concurrents. En effet, contrairement aux pays engagés depuis longtemps dans ce secteur, son niveau de production trop faible ne lui permet pas de bénéficier d’économies d’échelle et il ne bénéficie pas non plus d’une grande expérience dans la production du bien ou du service, c’est-à-dire des effets de l’apprentissage par la pratique (ou learning by doing) qui réduisent les coûts de production.

Dans ce cas particulier, des mesures protectionnistes temporaires (une protection tarifaire ou d’autres aides) peuvent être nécessaires pour permettre de développer cette production en donnant aux entreprises le temps de devenir compétitives.

Pour en savoir plus :

les grands économistes, Friedrich List.

Les nouvelles théories du commerce international, que nous avons présentées dans la Section 3.4, ont développé des arguments protectionnistes similaires. Les auteurs partent du constat que le développement de certains secteurs d’activité, comme l’aéronautique, l’électronique ou l’informatique, nécessite des investissements en recherche et développement (R&D) coûteux. Confrontés à la concurrence mondiale, les pays peu avancés sont dans une situation très défavorable (pas d’économie d’échelle, pas d’apprentissage par la pratique). Au contraire, les premiers entrants sont nécessairement avantagés et ne peuvent être rattrapés. Cette réalité économique justifie l’intervention étatique pour des économistes comme Paul Krugman. Celle-ci peut passer par des obstacles directs aux échanges (les quotas ou les tarifs douaniers), mais elle peut aussi prendre la forme d’aides publiques et de subventions en matière de R&D qui vont permettre aux firmes nationales d’obtenir des coûts de production comparables à ceux des concurrents étrangers.7

Ces politiques ont été mises en œuvre à différentes époques par des pays en développement, spécialisés dans la production de biens à faible valeur ajoutée et cherchant à opérer une remontée en gamme. On la retrouve aussi dans certains pays développés où sont réalisés des efforts pour maintenir une diversification de leur économie. Paul Krugman prend l’exemple du conflit entre l’Europe et les États-Unis dans le secteur aéronautique. La firme américaine Boeing a dominé le marché sans concurrence étrangère jusqu’à ce que l’Union européenne décide de développer ce secteur d’activité et l’entreprise Airbus au moyen de subventions publiques.

Pour illustrer ces théories de protection des industries naissantes et de politique commerciale stratégique, on peut remonter dans l’histoire au moment de la révolution industrielle : à cette époque, les économies de l’Allemagne et des États-Unis étaient nettement moins développées que celle de la Grande-Bretagne. Ces deux pays étaient alors confrontés à des problématiques que connaissent les économies émergentes aujourd’hui. Ils vont pourtant parvenir à développer des secteurs manufacturiers modernes en mettant en place des tarifs douaniers élevés qui les ont protégés de la concurrence britannique et française.

Après la Seconde Guerre mondiale, c’est du côté de l’Asie que l’on peut repérer ce genre de stratégies avec la croissance rapide du Japon dans un premier temps puis, dans les années 70, celle de la Corée du Sud et de Taïwan que l’on a qualifiée de « miracle asiatique ». Le développement de ces « Dragons d’Asie » est particulièrement frappant à une époque où l’Europe occidentale et les États-Unis connaissent au contraire un ralentissement brutal de leur croissance après le premier choc pétrolier de 1973.

L’analyse des trajectoires de ces pays montre que, malgré leurs différences réelles (en termes de taille, de culture ou de population), ils ont eu en commun un modèle d’intervention de l’État bien particulier : un gouvernement fort (les droits civils sont souvent restreints), un État centralisé et relativement indépendant des intérêts privés, qui s’appuie sur une bureaucratie compétente pour définir des stratégies économiques. Celles-ci consistent généralement en un système d’incitations efficaces dirigé vers les entreprises privées afin qu’elles développent leurs capacités exportatrices et qu’elles s’orientent vers les secteurs considérés comme porteurs d’avenir. Ainsi ces pays se sont-ils spécialisés dans un premier temps dans des productions à faible valeur ajoutée puis ont mis en œuvre progressivement une remontée en gamme. Parallèlement, les gouvernements d’Asie de l’Est ont protégé leur marché intérieur par des mesures protectionnistes et ont privilégié certaines industries, voire certaines entreprises.

C’est ainsi que le Japon s’est spécialisé dans l’automobile : son marché intérieur a été protégé jusque dans les années 70 puis le pays s’est ensuite ouvert à la concurrence et s’est attaqué aux marchés extérieurs. On peut citer également l’exemple de la Corée du Sud qui a adopté une trajectoire similaire : comme le Japon, ce pays devait surmonter les débouchés limités de son marché intérieur.8

Écoutez cette courte présentation de la très forte croissance de ce pays d’Asie, qui en 2016 obtient pour la première fois un taux de croissance supérieur à celui de la Chine.

D’autres pays encore ont suivi une trajectoire similaire dans les années récentes : la Chine (comme on l’a déjà évoqué au début de ce chapitre) et l’Inde en sont des illustrations frappantes. Depuis le milieu des années 70, et tout particulièrement depuis son accession à l’OMC en 2001, les exportations chinoises ont connu une forte croissance (avec un taux d’ouverture [exportations/PIB] atteignant plus de 37 % en 2006 contre 10,6 % la même année aux États-Unis). Initialement spécialisée dans des productions à fort contenu de travail peu qualifié, la Chine exporte aujourd’hui des produits à forte intensité en capital et R&D. L’Inde s’est également efforcée de mettre en œuvre une remontée de filière, en se spécialisant dans des productions nécessitant une main-d’œuvre qualifiée, tels les services informatiques, les services aux entreprises et les médicaments. Elle serait ainsi devenue le « bureau du monde ».

Remarquons cependant que d’autres pays, comme ceux d’Amérique latine, ont mis en place des mesures protectionnistes mal conçues qui les ont empêchés d’atteindre une croissance rapide. Par exemple, le Brésil a protégé ses firmes productrices de micro-ordinateurs de la concurrence mondiale jusque dans les années 90. Les entreprises ainsi protégées ont pris du retard en termes de performance technologique par rapport à leurs concurrents mondiaux ; leurs produits étaient également nettement plus chers que ceux qui auraient pu être importés. Cette mesure a eu un coût non négligeable pour l’économie brésilienne, notamment en termes de compétitivité. Cet exemple suggère que les politiques protectionnistes peuvent également s’avérer très coûteuses, ce que nous développerons ultérieurement.

De ces expériences, on peut retenir que le succès ne dépend pas seulement du niveau d’intégration d’un pays dans le commerce international – des volumes d’importations, d’exportations et d’investissements en provenance de l’étranger. Il dépend surtout de la gestion de cette intégration économique par les politiques publiques soutenant la croissance.

La concurrence déloyale

La mondialisation, on l’a vu, produit des perdants autant que des gagnants, à l’intérieur des pays développés capitalistes mais aussi entre pays. L’argument de concurrence déloyale est alors souvent invoqué.

Dans les pays développés, on insiste sur le fait que les gains obtenus par les pays émergents grâce à leur insertion dans le commerce international reposent sur un avantage comparatif dû à de très faibles coûts de production qui ne peuvent être concurrencés : en effet, ils sont rendus possibles par des salaires extrêmement faibles, une législation qui ne respecte pas les droits fondamentaux des travailleurs définis par l’Organisation internationale du travail (l’interdiction du travail forcé, du travail des enfants ou encore le droit à la représentation par des syndicats), une fiscalité très avantageuse, des pratiques de dumping (vente à l’étranger à un prix moins élevé que sur le marché intérieur), une sous-évaluation de la monnaie nationale, une absence de contraintes (fiscales, réglementaires) concernant la protection de l’environnement, etc. Les pays accusateurs considèrent donc qu’ils subissent un dumping fiscal, social et environnemental et dénoncent la fragilisation de l’économie nationale qui en résulte ainsi que la perte de souveraineté nationale. En effet, cette pression réduit la capacité des pays à mener des politiques de protection de l’environnement et à préserver leur système de protection sociale, qui sont pourtant de véritables piliers du lien social et du bien-être dans les économies développées.

Pour en savoir plus :

la mondialisation met-elle en danger la démocratie ?

balance commerciale
Valeur des exportations moins la valeur des importations. Connu également sous le terme : exportations nettes. Voir également : déficit commercial, excédent commercial.

Le procès à l’égard des pays émergents qui exerceraient une concurrence déloyale à l’égard des pays développés à économie de marché est fréquent aux États-Unis et dans les pays dont la balance commerciale est durablement déficitaire. Il est aussi reproché à certains pays, par exemple la Chine, de ne pas respecter la législation de la propriété industrielle (de pratiquer une politique de contrefaçon ou de ne pas respecter les brevets). La crainte générée par son poids croissant dans le commerce international est illustrée par la prise de position de l’économiste Paul Samuelson (dont on a vu au début de ce chapitre qu’il était pourtant l’un des piliers de la théorie Heckscher, Ohlin et Samuelson, et défendant l’idée d’un commerce international profitable à tous les pays participants) : en 2004, il écrit un article avançant que cette montée en gamme des pays émergents fait courir le risque aux États-Unis de perdre durablement leur avantage comparatif. Compte tenu des caractéristiques actuelles de la concurrence mondiale, rien ne garantit plus selon lui les résultats positifs qu’il avait montrés il y a quelques années.

Face à la concurrence des pays émergents, certains économistes mettent alors en avant le nécessité de protection des industries sénescentes, c’est-à-dire des entreprises anciennes en déclin. Il ne s’agit dès lors plus de protéger des industries nouvelles et enrichissantes, mais l’objectif vise à prévenir une rapide chute des profits des secteurs d’activités concernés et à éviter que le marché intérieur ne soit complètement soumis à la concurrence internationale. Les entreprises nationales (et les emplois qu’elles supposent) ont alors le temps d’organiser leur reconversion et éventuellement de profiter du progrès technique afin de reprendre le marché visé.

La protection de secteurs stratégiques

Plusieurs secteurs peuvent être considérés comme stratégiques indépendamment de leur importance en termes de développement économique : on peut notamment citer les enjeux de l’indépendance énergétique et alimentaire d’un pays ou d’un groupe de pays. Ce fut l’un des buts de la politique agricole commune (PAC) au sein de l’Union européenne (UE) mise en place en 1962 : il a alors été décidé de subventionner ce secteur afin de garantir sa pérennité. Pour des objectifs similaires, le gouvernement français a soumis à autorisation préalable tout rachat d’entreprise exerçant dans le secteur de la défense, la sécurité privée, les technologies de l’information, l’énergie, les transports, l’eau, la santé et les télécoms.

Dans un tout autre domaine, on peut prendre l’exemple de la production culturelle. Le principe de « l’exception culturelle », notamment défendu par la France au sein de l’UE et donc auprès de l’OMC, consiste à faire respecter le droit pour un pays de protéger et de subventionner les industries culturelles. L’idée sous-jacente est que la culture n’est pas un secteur économique comme un autre, mais contribue fortement au renforcement du lien social, indépendamment même de ses externalités économiques. Ce principe fait néanmoins l’objet de désaccord entre pays, au sein de l’UE et avec les États-Unis.

Ainsi, certains pays ont fait le choix du protectionnisme. Une telle politique a certes l’avantage de protéger des secteurs économiques de la concurrence mondiale, mais elle n’est pas non plus sans risques : comme pour le libre-échange, il existe des gagnants et des perdants du protectionnisme.

Les risques des politiques protectionnistes

Malgré les arguments en faveur des politiques protectionnistes, certains soulignent leurs risques, qu’ils considèrent comme largement supérieurs aux avantages potentiels.

Tout d’abord, un pays qui choisit de protéger son économie perd logiquement une grande partie des avantages du libre-échange. On peut citer :

compétitivité prix
Capacité d’une entreprise ou d’une économie à accroître ses parts de marché en affrontant la concurrence, obtenue indépendamment du niveau de prix, grâce aux caractéristiques des produits : leur qualité, leur degré d’innovation, leur service après-vente, leur image de marque, leur présentation, leur capacité à s’adapter à la demande, les délais de livraison… Voir également : compétitivité hors prix.
compétitivité hors prix
Capacité d’une entreprise ou d’une économie à accroître ses parts de marché en affrontant la concurrence, obtenue indépendamment du niveau de prix, grâce aux caractéristiques des produits : leur qualité, leur degré d’innovation, leur service après-vente, leur image de marque, leur présentation, leur capacité à s’adapter à la demande, les délais de livraison… Voir également : compétitivité prix.

Mais au-delà de ces pertes des gains à l’échange, les politiques protectionnistes ne parviennent pas toujours à obtenir les effets positifs attendus ; par ailleurs, elles entraînent en elles-mêmes des effets pervers.

Exercice 3.5 Faut-il craindre le retour du protectionnisme ?

Après avoir regardé la vidéo « Faut-il craindre le retour du protectionnisme ? », répondez aux questions suivantes :

  1. Quels sont les arguments présentés ?
  2. Quels remèdes sont proposés pour prendre en compte les perdants de la mondialisation ?

3.7 Taux de change et commerce international

Le taux de change est le nombre d’unités de monnaie nationale pouvant être échangées contre une unité de monnaie étrangère. Par exemple :

Au cours du temps, les taux de change peuvent évoluer : ils s’apprécient ou, au contraire, se déprécient.

action
Une partie des actifs d’une entreprise qui peut être échangée. Cela donne à l’actionnaire le droit de recevoir une part des profits de l’entreprise et de bénéficier d’une hausse de la valeur des actifs de l’entreprise.
obligation d’État
Un instrument financier émis par les États, promettant de payer des flux d’argent à des périodes déterminées.
produits dérivés
Un instrument financier sous la forme d’un contrat qui peut être échangé, dont la valeur est basée sur la performance des actifs sous-jacents tels que des actions, obligations ou des biens immobiliers. Voir également : obligations adossées à des actifs (CDO en anglais).

Les taux de change sont fixés sur le marché des changes, sur lequel les monnaies sont négociées les unes par rapport aux autres, comme l’euro et le dollar américain. Parfois appelé Forex (de l’anglais Foreign Exchange Market), le marché de change est un marché financier (au même titre que le marché des actions, des obligations d’État ou des produits dérivés) sur lequel s’échangent des monnaies à des prix qui varient (les taux de change). Les acteurs de ce marché intervenant directement sur ce marché sont les investisseurs privés (banques ou fonds d’investissement), mais également les États qui peuvent chercher à influencer le cours de leur monnaie en jouant sur la demande ou l’offre de celle-ci.

L’exemple suivant permet d’illustrer la manière dont sont réalisés les profits sur ce marché. Un acheteur possède 1 € le lundi. Admettons que le cours dollar américain/euro lui permet d’acheter 1,2 $ ce jour-là. Le vendredi, l’acheteur décide de revendre ses dollars pour les reconvertir en euros. Entre le lundi et le vendredi, le taux de change dollar américain/euro a évolué. Le dollar s’est en effet apprécié : 1,2 $ permet d’acquérir non plus seulement 1 € mais 1,1 €. Ainsi, entre le lundi et le vendredi, l’acheteur a gagné 0,1 €.

Ce genre d’opérations peut générer de très gros profits (et de très fortes pertes) quand les sommes en jeu sont grandes. Cela explique en partie le niveau très élevé de la valeur des échanges réalisés quotidiennement sur ce marché. En 2016, par exemple, celle-ci s’élevait à 5 100 milliards de dollars, soit plus de deux fois le PIB français de 2016.

Taux de change fixe ou flexible

On distingue deux principaux régimes de taux de change pour une monnaie. Le premier est un régime de change fixe. Dans ce cas, le cours d’une monnaie par rapport à une autre est décrété par la banque centrale du pays. Cette dernière choisit parfois de le modifier à la hausse ou à la baisse en fonction de la situation conjoncturelle du pays.

Les régimes de change fixe sont relativement rares. Dans la majorité des cas, le taux de change est flexible. Dans ce cas, la banque centrale laisse varier le cours de sa monnaie en fonction de l’offre et la demande comme on l’a vu précédemment. Entre ces deux régimes de change, la banque centrale d’un pays peut également laisser sa monnaie fluctuer dans un certain intervalle. Enfin, certains pays choisissent d’adopter directement la monnaie d’un autre pays. À titre d’exemple, avant même d’obtenir son indépendance, le Monténégro a décidé d’utiliser le mark allemand comme monnaie légale.

Chacun de ces régimes de change comporte des avantages et des inconvénients. Tout d’abord, un taux de change fixe fournit une stabilité utile à la prise de décision économique et permet donc de stimuler le commerce et l’investissement. En effet, un tel régime permet d’éliminer le risque de change, c’est-à-dire l’incertitude quant à l’évolution du taux de change d’une monnaie par rapport à une autre à court ou moyen terme. Ce risque peut entraver l’activité économique d’une entreprise qui entretient des relations commerciales avec le reste du monde, les exportations et les importations comportant généralement des délais de paiement. En effet, si cette entreprise importe des biens et services pour produire, les fluctuations de change risquent d’affecter sensiblement le montant de ses factures converties en monnaie nationale. Symétriquement, lorsque l’entreprise exporte une partie de sa production, il lui sera difficile d’anticiper le montant de ses recettes.

La variation du taux de change peut aussi décourager les investissements étrangers. Dans les pays où la confiance envers la monnaie est faible (à cause d’une potentielle fragilité de l’économie ou des institutions), le choix d’un taux de change fixe permettra au contraire de rassurer les investisseurs en réduisant la volatilité de la monnaie.

Par contre, un taux de change fixe peut s’avérer risqué dans certaines situations : si, par exemple, le cours d’une monnaie s’éloigne fortement du taux de change naturel (c’est-à-dire celui correspondant aux fondamentaux de l’économie considérée), il y a un risque d’attaques spéculatives sur la monnaie. En effet, les acteurs économiques détenteurs d’actifs libellés dans cette monnaie anticipent une dévaluation et s’efforcent donc de les vendre afin d’éviter des pertes trop importantes. Ils exercent ainsi une pression sur le marché des changes, qui peut précipiter la dévaluation. Un tel problème est théoriquement résolu par le choix d’un taux de change flexible, dont la valeur ne dépend que des ventes et achats de devises sur le marché de change. Toutefois, en laissant fluctuer sa monnaie, un pays peut en perdre le contrôle, se privant ainsi de la marge de manœuvre offerte par le taux de change pour accroître la compétitivité de ses entreprises à l’international. En effet, comme on l’a vu précédemment, l’évaluation ou la dévaluation d’une monnaie peut être une stratégie pour favoriser les exportations ou les importations.

Enfin, lorsque les capitaux sont parfaitement mobiles au niveau international, un régime de change fixe contraint les pays à abandonner l’autonomie de leur politique monétaire. En effet, en cas de récession, si la banque centrale du pays choisit de baisser ses taux directeurs pour stimuler l’investissement, le pays risque de subir une fuite des capitaux. Cette dernière peut compromettre la capacité de la banque centrale à baisser les taux d’intérêt lorsque la situation conjoncturelle de l’économie requiert une relance monétaire.

Les effets d’une variation des taux de change

Dans la partie précédente, nous avons montré que les États pouvaient avoir intérêt à agir directement sur le marché de change afin d’influencer le cours de leur devise. Une variation du taux de change a en effet un impact direct sur les exportations et les importations du pays : une dépréciation du taux de change par un pays rend ses exportations moins chères, et les importations en provenance de l’étranger plus chères ; une appréciation de la monnaie aura l’effet exactement inverse.

Prenons l’exemple suivant :

On en déduit donc que la dépréciation (ou la dévaluation) du taux de change doit améliorer le solde du commerce extérieur. Cependant, dans la réalité, le lien entre ces deux variables est plus complexe.

élasticité-prix de la demande
La variation en pourcentage dans la demande qui aurait lieu en réponse à une hausse du prix de 1 %. On l’exprime comme un nombre positif. La demande est élastique si l’élasticité est supérieure à 1, et inélastique si l’élasticité est inférieure à 1.

Tout d’abord, une hausse du prix des importations peut avoir deux conséquences opposées sur le solde extérieur. La première est positive : l’accroissement du prix se traduit par une baisse de la quantité de biens importés (c’est l’effet prix). Mais l’autre est négative : si les acteurs ne réduisent pas suffisamment leurs achats de biens importés, la valeur des importations s’accroît mécaniquement (c’est l’effet volume). C’est ce qui risque de se passer si les entreprises nationales ne sont pas en mesure de répondre à court ou moyen terme à la demande des acheteurs (afin que la production nationale se substitue aux importations) ; ce sera aussi le cas si la demande est peu réactive face à l’évolution des prix. Pour mesurer cette sensibilité, on parle d’élasticité-prix de la demande. Pour certaines productions (on peut penser au pétrole, par exemple) cette élasticité est faible, parce que les acheteurs ne peuvent se passer du produit à court ou moyen terme. Toute la question porte finalement sur la façon dont les acteurs économiques (les acheteurs et les producteurs nationaux) vont réagir à la hausse de prix entraînée par la dévaluation de leur monnaie. Pour qu’elle soit efficace, il faut que l’effet positif (l’effet prix) l’emporte sur ses effets négatifs (effet volume), ce qui n’est pas toujours le cas.

Il faut aussi garder en tête que les entreprises ne sont pas seulement exportatrices ; elles sont aussi susceptibles d’acheter des biens d’équipements ou des biens de consommation à l’étranger. Une dépréciation de la monnaie (ou une dévaluation) va donc renchérir leurs coûts de production et réduire leurs profits. D’un point de vue général, la réduction de la valeur de la monnaie nationale impacte négativement (comme toute mesure protectionniste) l’ensemble des acteurs économiques qui importent des biens et services : des consommateurs certes, mais aussi des producteurs.

Enfin, l’influence d’une variation du taux de change sur la balance commerciale dépend aussi de la manière dont sont fixés les prix. Les entreprises engagées sur le marché international peuvent décider de fixer leur prix dans leur propre devise (fixation de prix en monnaie du producteur) ou dans le prix du marché local. Dans le premier cas, une appréciation (ou une dépréciation) de la devise du producteur par rapport à la devise du consommateur se traduit par une hausse (ou une baisse) du prix du consommateur qui va donc accroître (ou réduire) ses achats. À l’inverse, si les prix sont fixés dans la monnaie du marché local, le prix au consommateur ne change pas et les volumes de vente non plus. Ce qui change, ce sont les profits réalisés par l’entreprise lorsqu’elle convertit le résultat de ses ventes dans sa propre monnaie. Dans ce cas, une dépréciation de la monnaie du producteur bonifie la valeur de ses ventes (obtenue en monnaie étrangère), puisqu’elles correspondent à présent à une plus grande quantité de monnaie domestique.

En conclusion, la stratégie d’un pays pour fixer son taux de change dépend de ses objectifs commerciaux en général et du type d’entreprise ou de secteur d’activité qu’il souhaite favoriser.

Exercice 3.6 Marché des changes

Après avoir regardé la vidéo « Le marché des changes », répondez aux questions suivantes :

  1. Quelles activités économiques peuvent nécessiter la conversion d’une monnaie dans une autre et donc donner lieu à des opérations sur le marché des changes ?
  2. Comment le taux de change est-il fixé sur ce marché ? Représentez graphiquement l’opération présentée dans cette vidéo (des touristes de l’Union économique et monétaire qui se rendent en week-end à Londres).
  3. Quels sont les autres facteurs pouvant influencer le cours d’une monnaie ? Expliquez les mécanismes.

Question 3.2 Choisissez les bonnes réponses

Dans le tableau ci-dessous, les taux de change sont définis comme le nombre de dollars américains ou d’euros par livre sterling.

  24 novembre 2014 23 novembre 2015
Dollar américain/livre sterling 1,5698 1,5131
Euro/livre sterling 1,2622 1,4256

Banque d’Angleterre

Sur la base de ces informations, lesquelles des affirmations suivantes sont correctes ?

  • Le dollar américain s’est apprécié par rapport à la livre sterling au cours de l’année.
  • La livre sterling s’est dépréciée par rapport à l’euro au cours de l’année.
  • Les exportations de biens britanniques étaient moins chères aux États-Unis en novembre 2015 qu’un an auparavant.
  • Les importations en provenance d’Europe étaient plus chères en Grande-Bretagne en novembre 2015 que l’année précédente.
  • Une livre achetait moins de dollars le 24 novembre 2015 qu’un an plus tôt, donc le dollar s’est apprécié par rapport à la livre.
  • Une livre achetait plus d’euros le 24 novembre 2015 qu’un an plus tôt, donc la livre s’est appréciée par rapport à l’euro.
  • La livre s’est dépréciée par rapport au dollar pendant cette période, donc les exportations de produits britanniques sont devenues moins chères.
  • Les euros sont devenus moins chers par rapport à la livre pendant l’année, donc les produits importés d’Europe sont également devenus moins chers.

3.8 Mondialisation et production

L’iPhone et l’iPad d’Apple sont des produits high-tech américains emblématiques, mais aucun n’est assemblé aux États-Unis. Leurs composants viennent d’un peu partout dans le monde : la mémoire flash, le module d’affichage et l’écran tactile sont fabriqués par des sociétés différentes, comme Toshiba et Sharp au Japon ; le microprocesseur est réalisé par Samsung en Corée du Sud et d’autres composants par Infineon en Allemagne. Enfin, les métaux et autres matières premières viennent d’Afrique, d’Amérique du Sud, d’Australie et l’assemblage est réalisé principalement en Chine.9

Apple n’est pas la seule entreprise à réaliser une partie de sa production dans un grand nombre de pays, qui ne sont pas son principal marché.10 Ces entreprises qui produisent à l’échelle de la planète sont appelées des firmes multinationales. Elles ont la particularité de concevoir leur stratégie indépendamment des frontières nationales. Leur nombre s’est fortement accru depuis les années 90, lorsque des réformes menées dans différents pays ont rendu possible une mobilité des capitaux quasiment sans entrave au niveau mondial.

Le développement de filiales de grandes entreprises à l’international constitue un réseau qui favorise le commerce de biens et de services au sein même des firmes multinationales (commerce intrafirme). Bien qu’appartenant à une même firme, les filiales peuvent donc être amenées à acheter un produit à une autre filiale à un stade moins avancé de la production de l’entreprise, et le revendre par le même procédé. Le prix de transfert (le prix auquel ces transactions sont réalisées) est choisi par la firme multinationale et peut différer du prix de marché (comme nous l’avons également expliqué précédemment).

investissement direct à l’étranger (IDE)
Propriété et contrôle important d’actifs dans un pays étranger. Voir également : investissement de portefeuille à l’étranger.

La constitution d’une firme multinationale repose sur la réalisation d’investissements directs à l’étranger. Les investissements directs à l’étranger (IDE) sont les mouvements de capitaux d’un pays à un autre par lesquels les investisseurs domestiques acquièrent un intérêt durable dans une économie étrangère. La notion d’intérêt durable suppose donc un investissement de long terme (et exclut donc l’achat et la revente de titre à court terme comme cela est pratiqué sur les marchés financiers). Ces investissements de long terme peuvent prendre différentes formes :

Les IDE constituent donc le principal levier de l’internationalisation de la production. Ils ont connu un essor rapide à partir du milieu des années 80 comme le montre le Graphique 3.10.

Entrées nettes des IDE (1970–2016).

Graphique 3.10 Entrées nettes des IDE (1970–2016).

Fonds monétaire international, statistiques financières internationales et bases de données sur la balance des paiements. Banque mondiale, statistiques de la dette internationale et estimations du PIB de la Banque mondiale et de l’OCDE.

Parallèlement au très fort accroissement des IDE, leur origine et leur destination ont fortement évolué depuis les années 90, reflétant les grandes mutations du commerce international.

Les pays d’origine des IDE sont encore concentrés parmi les pays développés (75 % des IDE en 2012), mais cette proportion est en déclin. Symétriquement, la proportion des IDE en provenance des pays émergents s’accroît régulièrement, notamment depuis les années 2000.

Par ailleurs, on observe des évolutions de plus grande ampleur concernant les IDE entrants : les pays développés restent la destination la plus fréquente des IDE (40 % en 2012), mais ils sont de plus en plus concurrencés par les pays émergents, qui accueillent une proportion nettement croissante des IDE mondiaux (35 % par exemple pour les pays en développement hors G20).

délocalisation
Réallocation d’une partie des activités d’une entreprise hors des frontières nationales. Elle peut avoir lieu au sein d’une entreprise multinationale ou impliquer l’externalisation de la production vers d’autres entreprises. Voir également : externalisation.
externalisation
Consiste pour une entreprise à confier à des sous-traitants (nationaux ou étrangers) la réalisation d’une partie de la production qui était jusque-là assurée par ses propres salariés. Ce peut être la comptabilité, la relation clients, la maintenance informatique, le marketing mais aussi toute autre étape du processus de production. Voir également : délocalisation.

Les IDE impliquent généralement des délocalisations, bien qu’une firme multinationale puisse choisir d’implanter une nouvelle unité de production à l’étranger, sans pour autant en fermer une sur le territoire national. Rappelons aussi qu’il faut différencier les délocalisations (parfois désignées par le terme anglo-saxon offshoring) de l’externalisation (outsourcing). À la différence de la délocalisation, l’externalisation n’implique pas nécessairement de changement de pays de production, mais correspond au transfert d’une partie de l’organisation (productive ou administrative) vers une entreprise tierce.

Le Graphique 3.11 illustre ce processus de délocalisation : le constructeur automobile américain Ford exploite des bureaux ou des usines dans 22 pays en dehors des États-Unis. La société a commencé à délocaliser un an après sa fondation, d’abord au Canada en 1904, et a commencé à fabriquer dans de nombreux autres pays peu après, par exemple en Australie (1925) et même en Union soviétique (1930). En 2016, cette société « américaine » comptait 201 000 employés, dont 144 000 en dehors des États-Unis.

Les employés de Ford à travers le monde, en 2014.

Graphique 3.11 Les employés de Ford à travers le monde, en 2014.

Ford Motor Company. Adapté de la Figure 18.1 de L’équipe Core, L’Économie, 2018. Paris : Eyrolles.

D’autres industries, en particulier la fabrication de vêtements, se sont délocalisées généralement vers des économies à bas salaires. Plus de 97 % des vêtements et 98 % des chaussures vendues aux États-Unis par des marques et des détaillants américains sont fabriqués à l’étranger. Alors que, au moment de la révolution industrielle, la Grande-Bretagne était le plus grand exportateur mondial de textile et de vêtements, c’est aujourd’hui la Chine, le Bangladesh, le Cambodge, l’Indonésie et le Vietnam qui ont pris le relais.

Nous allons donc tenter de comprendre les raisons qui poussent des entreprises à choisir des lieux de production à l’extérieur des frontières nationales. On distinguera principalement trois stratégies différentes : elles peuvent poursuivre l’objectif de baisser leurs coûts de production, de produire un bien de meilleure qualité ou encore d’avoir accès à un marché.

3.9 Choix de localisation et stratégies d’internationalisation des entreprises

Le développement rapide du commerce intrafirme témoigne ainsi de la place croissante de ces entreprises dans la mondialisation. Dans cette vidéo, Agnès Bénassy-Quéré et Olivier Bouba-Olga s’intéressent aux stratégies de multinationalisation des firmes et à leur localisation.

Pour internationaliser leur production, elles peuvent choisir d’implanter de nouvelles activités à l’étranger, opter pour la délocalisation d’autres activités, voire leur externalisation. Comprendre leurs stratégies est donc essentiel : celles-ci reposent sur différents facteurs parmi lesquels la recherche de compétitivité prix ou la recherche de compétitivité hors prix jouent un rôle central.

Une première stratégie : réduire les coûts de production

Jusqu’en 2011, une seule entreprise, Foxconn, produisait tous les iPhone et iPad dans ses usines en Chine, principalement pour qu’Apple puisse profiter des salaires très faibles. En effet, le coût de l’assemblage des composants en produit final en Chine ne représente que 4 % du coût total, qui est très faible comparé à celui des économies à hauts salaires comme en Allemagne et au Japon. Les délocalisations permettent ainsi à Apple d’obtenir des coûts de production bien inférieurs aux prix qu’elle facture : en 2016, un iPhone 7 de 32 Go coûtait 224,80 dollars à fabriquer, par exemple ; mais son prix aux États-Unis était 649 dollars.

Dans la plupart des industries manufacturières, les entreprises basées dans les pays riches ont transféré une part importante de la production vers des pays plus pauvres où les salaires sont bas. Le Graphique 3.12 montre l’évolution des salaires payés aux travailleurs du secteur manufacturier, rapportés aux salaires payés aux travailleurs du secteur manufacturier américain. Il indique, par exemple, qu’à la fin des années 70 le salaire des travailleurs finlandais équivalait à 80 % du salaire reçu par les travailleurs américains, mais, en 2012, leur salaire était supérieur de plus de 20 %.

Salaires du secteur manufacturier par rapport aux États-Unis (1975–1979 et 2012).

Graphique 3.12 Salaires du secteur manufacturier par rapport aux États-Unis (1975–1979 et 2012).

US Bureau of Labor Statistics, International Labor Comparisons, 2015. Remarque : (1) Les données portent sur les coûts horaires d’indemnisation dans le secteur manufacturier, qui incluent la rémunération horaire directe totale (avant impôt), les cotisations sociales payées par l’employeur et les impôts sur les revenus du travail. Les monnaies nationales locales sont converties en dollars selon la moyenne du taux de change quotidien pour l’année de référence. (2) Le graphique du Sri Lanka utilise les données de 2008, qui sont les plus récentes disponibles. Adapté de la Figure 18.12 de L’équipe Core, L’Économie, 2018. Paris : Eyrolles.

L’objectif des firmes multinationales comme Apple est donc de mettre en œuvre une décomposition internationale de leur processus de production en sélectionnant les fournisseurs capables de produire des intrants (soit la matière première ou la main-d’œuvre) au coût le plus bas, quel que soit le pays où ils se trouvent dans le monde. Ainsi certains pays se spécialisent-ils dans la production de biens et services intermédiaires (fabriqués pour être exportés et subir une nouvelle transformation) : on les qualifie parfois de pays ateliers.

Pourtant, les bas salaires ne sont pas le seul critère que les firmes multinationales prennent en compte lorsqu’elles élaborent la décomposition internationale de leur processus de production. Elles parviennent aussi à réduire leurs coûts de production en s’implantant dans des pays où les réglementations sont moins strictes concernant la santé, les droits des travailleurs, la sécurité ou l’environnement (généralement les pays en développement). Enfin, elles cherchent aussi à minimiser les coûts de transport, de fiscalité (adoptant souvent des stratégies d’optimisation fiscale expliquées au début du chapitre) ; elles tiennent encore compte des taux de change qui peuvent renchérir le prix des importations et des exportations, des droits de douane, etc.

Pour Apple, une telle stratégie consistant à minimiser les coûts ne se traduit pas, on l’a vu, par des prix de vente faibles. C’est pourtant souvent l’objectif affiché des firmes multinationales, en particulier celles qui évoluent dans un environnement très concurrentiel. Elles vont en effet s’efforcer d’améliorer leur compétitivité en baissant les prix.

Pour accroître leur compétitivité prix, les entreprises disposent donc de deux leviers différents : la baisse des coûts des facteurs et les gains de productivité (soit le rapport entre la valeur de la production et la quantité de facteurs utilisés).

Ainsi, lorsque les firmes multinationales choisissent la localisation de leur production, elles vont certes prendre en compte le niveau des salaires horaires ; mais elles ont aussi intérêt à analyser la productivité des travailleurs. En effet, elles peuvent accepter dans certains cas de mieux rémunérer les salariés s’ils parviennent à produire une plus grande quantité de biens ou services en un temps donné (donc si leur productivité est plus élevée).

Les firmes multinationales comparent donc les salaires horaires des différents pays où elles envisagent de s’implanter et les écarts de productivité. Ces deux indicateurs sont synthétisés au travers du coût salarial unitaire (soit le coût salarial par unité produite). Dès lors que l’on compare les coûts salariaux unitaires (et non plus les salaires horaires), la hiérarchie entre différents pays peut se modifier.11 La productivité du travail est donc un facteur essentiel de la baisse des coûts de production, et par conséquent un déterminant non négligeable du choix de localisation des firmes multinationales à la recherche d’une compétitivité hors prix. Or, pour accroître l’efficacité du travail, les entreprises peuvent par exemple :

Ces différentes stratégies permettent donc de baisser les coûts de production ; mais elles ne sont pourtant pas très cohérentes avec la recherche des salaires les plus faibles possible (lorsque l’on veut embaucher une main-d’œuvre très bien formée par exemple, il faut généralement proposer des salaires élevés). Cela peut expliquer pourquoi Apple et d’autres entreprises recherchent plus qu’une main-d’œuvre bon marché. Les salaires dans certains pays sources d’Apple, tels que l’Allemagne, sont en effet très élevés.

Mais il y a aussi une autre raison qui explique ce choix de localisation dans des pays où les salaires sont élevés : les firmes multinationales s’efforcent aussi d’améliorer leur compétitivité hors prix.

Une deuxième stratégie : améliorer la qualité des produits

La vidéo « La compétitivité, c’est quoi ? Et comment l’améliorer ? » met en évidence que la compétitivité ne dépend pas seulement du prix. Elle repose aussi sur la qualité des produits et l’innovation. Pour désigner cette stratégie, on parle de compétitivité hors prix.

Acquérir une compétitivité hors prix renvoie à la stratégie de diversification des produits que nous avons déjà présentée au début de ce chapitre : celle-ci permet effectivement d’échapper à une pure concurrence par les prix et de se situer dans le cadre d’une concurrence monopolistique.

La vidéo « Vies d’entreprises : une entreprise exportatrice » vous présente Thuasne, une société spécialisée dans la fabrication de tissu élastique à usage sportif ou médical. Comment s’est-elle transformée pour répondre aux défis de l’innovation, de la compétitivité et de l’internationalisation ? Des réponses sont apportées à travers une interview croisée de la présidente-directrice générale du groupe et du chef d’atelier de son usine de Saint-Étienne.

Comme vous venez de le découvrir à partir de l’exemple de l’entreprise Thuasne, les déterminants d’une compétitivité structurelle sont multiples et complexes. Aussi les firmes multinationales qui ont le projet de développer une telle stratégie vont localiser certaines de leurs usines dans des pays ou régions qui peuvent leur offrir :

Ce travail d’acquisition d’une compétitivité hors prix résulte bien évidemment d’investissements réalisés par les entreprises. Mais on remarque aisément le rôle qui peut être joué par l’État et les administrations locales. Les politiques publiques peuvent s’efforcer de construire un environnement économique, fiscal et social favorable à l’innovation et permettant de développer la montée en gamme de certains secteurs d’activité : politique d’infrastructures (de communication, de recherche, d’éducation), de constitution de pôles de compétitivité, élaboration de mesures fiscales et dispositif juridique adaptés, etc. On retrouve ici la problématique des politiques stratégiques commerciales développées dans ce chapitre.

Une troisième stratégie : accéder aux marchés

En dernier lieu, la création de filiales dans un pays peut être motivée par la volonté d’un groupe de se rapprocher d’un marché important. Cette stratégie se traduit plutôt par des investissements directs à l’étranger dans les pays développés (où l’on trouve la clientèle avec le plus gros pouvoir d’achat). Mais ces dernières années, elle a aussi orienté des localisations de filiales vers des pays en développement, où la forte croissance économique a permis l’émergence d’une classe moyenne. Produire au plus près des consommateurs peut avoir différents avantages :

Ce court article illustre cette stratégie d’implantation de filiale pour accéder au marché.

Dans la réalité, ces trois stratégies des firmes multinationales impliquant des IDE dits « verticaux » (c’est-à-dire dont l’objectif est de mettre en œuvre une décomposition des processus de production pour minimiser les coûts et/ou gagner en qualité) ou horizontaux (pour accéder aux marchés) sont souvent combinées : le choix de localisation d’une filiale peut être expliqué par la volonté d’accéder à une main-d’œuvre qualifiée et productive, de contourner des barrières douanières.12

Exercice 3.7 Les firmes multinationales et leur localisation

Dans cette vidéo, Agnès Bénassy-Quéré présente les différentes raisons qui poussent les entreprises à s’implanter à l’étranger. Olivier Bouba-Olga explique comment se font les choix de localisation des entreprises et aborde la question de la répartition spatiale des activités dans les territoires. Présentez les trois déterminants des choix de localisation des firmes multinationales évoqués.

Exercice 3.8 La compétitivité, c’est quoi ? Et comment l’améliorer ?

Après avoir regardé la vidéo « La compétitivité, c’est quoi ? Et comment l’améliorer ? », répondez aux questions suivantes :

  1. Quels sont les facteurs qui permettent d’améliorer la compétitivité prix ?
  2. Quelle autre forme de compétitivité une entreprise peut-elle chercher à acquérir ? De quelle manière ?

Exercice 3.9 Une entreprise exportatrice

Après avoir regardé la vidéo « Vies d’entreprises : une entreprise exportatrice. », répondez aux questions suivantes :

  1. Dans quel secteur d’activité se situe l’entreprise Thuasne ?
  2. Comment l’entreprise s’est-elle adaptée aux difficultés de ce secteur ?
  3. Quelle est la taille de l’entreprise ? A-t-elle une dimension internationale ? Est-ce une firme multinationale ?
  4. Pourquoi l’entreprise Thuasne a-t-elle fait le choix de l’international depuis une génération ?
  5. Quelle compétitivité l’entreprise Thuasne développe-t-elle ? De quelle manière ?

Exercice 3.10 Toyota : sites de production et marchés

Observez la carte des implantations du groupe Toyota dans le monde en 2009.

  1. Repérez les différents sites de production du groupe (assemblage, R&D et autres sites).
  2. Repérez ses principaux lieux de vente et calculez la proportion de véhicules importés par rapport aux ventes dans ces zones.
  3. À partir de vos résultats, faites des hypothèses quant à la stratégie d’implantation mondiale du groupe Toyota.

3.10 Conclusion

Dans un article intitulé « De l’autosuffisance nationale », publié en 1933, John Maynard Keynes avertit ses contemporains des risques de la mondialisation, avant même que le mot n’existe :

Nous avons tous nos propres fantaisies. Puisque nous ne nous croyons pas déjà sauvés, nous souhaitons tous essayer d’œuvrer à notre salut. Aussi, nous refusons d’être à la merci des forces mondiales qui élaborent, ou tentent d’élaborer, un équilibre uniforme selon les principes idéaux, si tant est qu’on puisse les qualifier ainsi, du laissez-faire capitaliste […] Pour l’heure nous souhaitons tout du moins […] être nos propres maîtres et être libres autant que possible […] de réaliser les expériences qui ont notre préférence pour nous conduire vers la république sociale idéale du futur.13

Ainsi pour Keynes, l’intégration mondiale et le libre-échange s’opposent à la liberté des citoyens d’un pays « de réaliser les expériences qui ont [leur] préférence » et donc à la souveraineté nationale. Près d’un demi-siècle plus tard, cette inquiétude est fortement réaffirmée par un économiste américain spécialiste du commerce international, Charles Kindleberger : pour lui, « c’en est fini de l’État-nation comme unité économique. […] Il est facile de s’en rendre compte. Les tankers de deux cent mille tonnes, […] les avions, etc. ne suffiront pas aux États-nations pour conserver une indépendance souveraine dans les affaires économiques. »14

Que penser des craintes de ces deux économistes aujourd’hui ? Comme l’ont anticipé Keynes et Kindleberger, la mondialisation a apporté des changements considérables. Au 18e siècle, alors que les sciences économiques se développent en tant que discipline, la plupart des biens étaient échangés à l’intérieur des frontières nationales et les investissements n’étaient que rarement réalisés dans des endroits reculés du monde. Pour l’essentiel, le pays et son économie avaient les mêmes frontières. Aujourd’hui, la circulation des biens, des services et des capitaux est intégrée dans le système économique mondial. Les grandes entreprises considèrent immédiatement le monde dans sa globalité lorsqu’elles décident des endroits où produire et vendre leurs biens et services. De même, les investisseurs choisissent l’endroit où ils détiennent leurs actifs, qu’ils soient financiers ou réels, en calculant les rendements espérés dans chaque région du monde. Investisseurs et entreprises mettent donc en concurrence les États-nations en recherchant un territoire où leurs coûts et leurs risques seront les plus faibles, ce qui implique généralement une pression à la baisse sur les salaires, les cotisations sociales, la législation du travail, de l’environnement, la fiscalité. Les capacités des États-nations sont donc fortement réduites, que ce soit en matière de législation, mais aussi de choix de politique économique conjoncturelle (une politique favorable à la stabilisation de la demande, par exemple).

Cette réalité suscite un sentiment de rejet de la mondialisation. Les citoyens ont le sentiment que les firmes multinationales ainsi que les grands créanciers du monde réduisent leur souveraineté et fragilisent la démocratie. Beaucoup de travailleurs considèrent aussi que la mondialisation est à l’origine de la dégradation de leur condition d’emploi parce leur entreprise confrontée à la concurrence internationale a réduit sa masse salariale ou a délocalisé. Si les perdants de la mondialisation sont ignorés, celle-ci risque de devenir politiquement insoutenable. C’est ce que craint l’économiste américain Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie en 2001, lorsqu’il appelle à « combattre la mondialisation du mécontentement ». Il considère que les désillusions entraînées par la mondialisation sont en partie à l’origine d’une montée des populismes dans les pays développés. Pour autant, ce n’est pas la mondialisation qui est à l’origine des difficultés des salariés les plus fragilisés et le protectionnisme n’est pas la bonne solution. Pour J. Stiglitz, il est par contre urgent que les États organisent un meilleur partage des bénéfices de la mondialisation quitte à adopter des réglementations qui vont à l’encontre des intérêts des firmes multinationales.15

Notions introduites au Chapitre 3

Avant de continuer, revoyez ces définitions :

3.11 Références bibliographiques

  1. M. P. Loungani, M. S. Mishra, M. C. Papageorgiou and K. Wang, 2017. World trade in services: evidence from a new dataset. International Monetary Fund. 

  2. OMC, Statistiques du commerce international, 2015. 

  3. Cnuced, Rapport sur le commerce et le développement, 2014. 

  4. « Protectionnisme : Trump taxe lourdement les panneaux solaires et les machines à laver », La Tribune, 2018, Paris. 

  5. Y. Maroselli (2014) « Les citadines recalées au crash test américain », Le Point [en ligne], Paris. 

  6. C. Deluzarche, « Les pays les plus protectionnistes », JDD [en ligne], 2012 

  7. Pour en savoir plus, lisez la conférence donnée par Paul Krugman lors de la cérémonie des Nobel qui l’a récompensé, ainsi qu’un article antérieur sur le libre-échange : Paul Krugman. 2009 “The Increasing Returns Revolution in Trade and Geography”, In The Nobel Prizes 2008, edited by Karl Grandin. Stockholm: The Nobel Foundation; Paul R Krugman. 1987. “Is Free Trade Passé?” Journal of Economic Perspectives 1 (2): 131–44. 

  8. Éric Bidet, La Construction du « soft power » : l’exemple de la Corée du Sud, Ceriscope Puissance, 2013. 

  9. Dario Ingiusto et Cécile Marin, « Plusieurs tours du monde pour un smartphone », in Le Monde diplomatique, septembre 2016. 

  10. Direction générale du Trésor, « Le commerce de la France en valeur ajoutée », Trésor-Éco n° 207. 

  11. Les Échos« Compétitivité-coût, salaire et coût unitaire de la main-d’œuvre en zone euro : 2000–2012 »

  12. Antoine Vatan, « En quoi les décisions des multinationales nous concernent–elles ? », La Tribune, , 7 avril 2017. 

  13. John Maynard Keynes. “National Self–Sufficiency”. The Yale Review 22 (4): 755–69, 1933. 

  14. Charles Kindleberger. American Business Abroad: Six Lectures on Direct Investment. United States: Yale University Press, 1969. 

  15. Joseph Stiglitz, « Combattre la mondialisation du mécontentement », Les Échos, 13 décembre 2017.